Florence Parly, ministre des Armées, à exprimé sa grande satisfaction après le succès le 12 juin 2020 du lancement d’un missile balistique stratégique M51 par le Sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Téméraire depuis la baie d’Audierne (Finistère).

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Comment s’inscrit cet essai dans la dissuasion française? Rationalisation, amélioration ou développement des capacités?

Cet essai était attendu, puisque chaque sous-marin nucléaire lanceur d’engin (SNLE) après avoir été adapté au missile M51 réalise un test, permettant de valider la capacité opérationnelle du « couple SNLE/M51 ». Les 4 SNLE de classe Le Triomphantdisposent ainsi de la capacité de transporter le M51 (certains disposant d’ogives nucléaires de type TN-75 ou TNO) avec un nombre d’ogive (chaque ogive dispose d’une puissance unitaire de 100 kt) maximum, par missile, pouvant aller jusqu’à 10 selon des informations parlementaires. Ce missile peut parcourir (selon le nombre de charge emportée) une distance maximum de 10 000 km. La France a donc pleinement terminé la phase de modernisation de cs SNLE, débutée depuis l’entrée en service en 2010 du missile M51 (sur Le Terrible). Nous sommes donc bien dans une phase qui a permis d’améliorer les capacités militaires de la France, puisque ce missile va plus vite que son prédécesseur (le M45), il peut frapper plus loin et il est susceptible d’emporter plus de charge nucléaires. Mais le développement des capacités technologiques se poursuit avec une version nouvelle, le M51.3, qui est en cours de réalisation et qui devrait être opérationnelle vers 2025.

 

Comment s’inscrit-il face à une volonté de dénucléarisation réelle ou affichée d’ailleurs?

Ce test développe des moyens nouveaux pour mettre en œuvre la politique de dissuasion nucléaire. Cette politique, selon des engagements actés par la France à travers le document final de la conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) est censée être diminuée. Plus exactement la France s’est engagée à réduire « le rôle et l’importance des armes nucléaires dans tous les concepts, doctrines et politiques militaires et de sécurité ». Cette action vient donc renforcer les moyens militaires nucléaires et sont de ce fait en contradiction avec ces engagements et plus généralement avec l’article VI de ce traité qui engage les Etats « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »

 

La France ne pourrait-elle pas défendre autrement son territoire sans faire peser le risque de contaminer voire détruire la planète?

C’est une question qui induit que le principe de la dissuasion nucléaire ne fonctionnerait pas. Or, les différents présidents et les militaires partent du principe que cette politique fonctionne et donc que l’idée d’utiliser une arme nucléaire ne se produira pas… C’est un sacré pari ; qui fait fit des risques d’utilisations accidentelles ou par erreurs par exemple, et qui bien sûr par du principe que les autres puissances nucléaires sont aussi dans une rationalité « à faire peur » et non « à utiliser ». Pour changer de politique de défense, cela nécessite des réflexions. Or, l’étude d’une autre forme de politique de défense n’a jamais vraiment fait l’objet de recherches. Aujourd’hui, comme en 1964, date de la première mise en état d’alerte des forces aériennes stratégiques, ou en 1991 avec la chute de l’URSS tout la politique de défense de la France repose sur la « clef de voûte » que constitue les forces nucléaires. Il est ainsi surprenant de voir qu’un même modèle de défense puisse « protéger » la France, alors même qu’il y a eu une évolution dans le temps des technologies militaires (missiles hyper véloce, risque cyber, ….), une évolution du jeu de la dissuasion (nous sommes passés entre 1970 et 2020 de 5 à 9 acteurs), de la découverte de failles (au vu de l’histoire de plus de 60 années de mise en œuvre de cette politique).  Comme ICAN France l’a exprimé dans le cadre de cette pandémie mondiale, il est temps de réévaluer les véritables dépenses à réaliser pour la sécurité et le bien-être de la nation ; de changer de politique de défense pour se tourner vers une politique de « sécurité humaine » ; et d’engager un processus de signature/ratification du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, dont l’ADN contient justement le concept de la sécurité humaine.

La France ne doit-elle pas faire des choix et cesser de jouer à la grande puissance et se concentrer sur les luttes conventionnelles comme le terrorisme?

Votre question induit que « grande puissance » signifie posséder un arsenal nucléaire. Un argument dangereux car, je ne pense pas que l’on puisse distinguer comme cela les Etats. Si je prends la Corée du Nord, un État extrêmement pauvre, sans relai diplomatique international, avec une absence de « soft power », nous ne pouvons la qualifier de « grande puissance » juste sur le motif d’avoir des armes nucléaires. L’existence d’arme nucléaire induit des conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques en cas de détonation, d’où la volonté d’une majorité d’Etat à travers le monde de vouloir les interdire (avec le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires) pour justement  se concentrer sur des problématiques telle que les menaces conventionnelles, le terrorisme, mais aussi le changement climatique. 

 

Pourquoi tous les présidents sont-ils « aux ordres » du lobby nucléaire ? N’ont-ils pas une éthique supérieure, l’intérêt de l’humanité?

Je ne dirai pas que les Présidents sont aux ordres du lobby nucléaire. C’est une affirmation forte, qui ne me semble pas juste. Par contre, je pense que l’on doit s’interroger sur les raisons qui font que les Présidents successifs réalisent exactement les mêmes politiques. Une fois encore, ce suivisme et ces absences de réflexions démontrent une absence de débats réguliers et complets principalement au niveau parlementaire. Si le débat parlementaire sur ce sujet était aussi fort que celui sur le nucléaire civil, nous aurions eu une évolution de la politique de dissuasion et des réflexions nouvelles via les média les Think tanks et les universitaires.

 

Comment freiner cette expansion budgétaire de la dissuasion nucléaire et se concentrer sur les menaces ?

La Loi de programmation militaire 2019/2025, votée le 13 juillet 2018, prévoit un budget de 37 milliards d’euros pour la maintenance et le renouvellement de la force de dissuasion nucléaire. Pour 2020, ce budget est de 4,73 Mds € et selon le rythme prévu, pour 2021 ce budget devrait être proche des 5 Mds €. L’objectif étant d’atteindre 6 milliards d’euros pour les années 2024 et 2025 (et de poursuivre ainsi durant au moins une LPM).  Le vote de ce budget n’a pas fait l’objet d’une part de véritable débat et d’autre part fut loin d’être transparent au vu de la difficulté de lire pleinement les chiffres et la répartition globale du budget défense. D’autre part on peut s’interroger aussi sur l’influence (et donc le non respect du principe de séparation des pouvoirs) du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif lorsque le Président Macron (discours défense et stratégie 7 février 2020) indique concernant le budget : « Que nul ne perde d’énergie à chercher à le revisiter ». Pour « freiner » cette dépense, il faudra donc en premier qu’il existe une transparence sur le budget de la dissuasion nucléaire et de la défense en général. Cette transparence signifie  – encore une fois – d’avoir des débats publics au sein de l’hémicycle de l’Assemblée et du Sénat, au sein des commissions défense et finance.

 

8/ n’est-il pas temps que l’Europe construise enfin sa défense pour limiter le nucléaire et peser sur les négociations de désarmement ?

L’Europe parle déjà d’une seule voix sur le sujet du désarmement et de la non-prolifération nucléaire ; malheureusement cette voie est très faible au vu du manque d’entente réelle sur ce sujet entre les 27 états. La position de la France est très différente de celle de l’Autriche ou de l’Irlande par exemple. Le Président Macron tente depuis son discours (26 septembre 2017), sur l’initiative d’intervention européenne de développer une “culture stratégique” commune de défense et donc à faire comprendre (et adopter) la politique de dissuasion de la France. Construire une politique de défense en Europe implique de parler ouvertement du sujet (rôle, risques, obligations juridiques, coût, …) des armes nucléaires et plus particulièrement de l’arsenal français. À ce jour personne ne veut parler de cet « éléphant » qui pourtant est au centre du sujet défense…

Propos recueillis par Édouard Pflimlin auprès de Jean-Marie Collin,

Expert et porte-parole de ICAN FRANCE, organisation prix Nobel de la Paix 2017