Revue des troupes américaines entre Barack Obama et Shinzo Abe, le 28 avril 2015. Source : White House (Photo by Chuck Kennedy)
Revue des troupes américaines entre Barack Obama et Shinzo Abe, le 28 avril 2015. Source : White House (Photo by Chuck Kennedy)

Le Premier ministre nippon Shinzo Abe a achevé samedi 2 mai un voyage de sept jours aux États-Unis où il a notamment rencontré le président Barack Obama et s’est exprimé devant le Congrès américain.

Lors de cette visite exceptionnelle, les deux pays ont publié une déclaration sur la vision commune américano-japonaise qui réaffirme la solidité et l’exemplarité de l’alliance entre la première et la troisième économie mondiale, deux puissances majeures du Pacifique.

« Aujourd’hui [le 28 avril], les États-Unis et le Japon honorent un partenariat qui pendant sept décennies a contribué durablement à la paix mondiale, la sécurité et la prospérité. En cette année qui marque 70 années depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la relation entre nos deux pays est un modèle de la puissance de la réconciliation », indique la déclaration. « Nous reconnaissons que la sécurité et la prospérité de nos deux pays au XXIe siècle se confondent, sont inséparables, et non définies uniquement par les frontières nationales. Nos engagements actuels et futurs l’un envers l’autre et vis-à-vis de l’ordre international reflètent cette réalité. », souligne-t-elle aussi.

Si le volet économique de cette relation bilatérale est important avec l’objectif de parvenir à un accord sur le partenariat trans-Pacifique (TPP), vaste accord de libre-échange, qui représenterait
40 % du PIB mondial et rassemblerait douze pays, à l’exception notable de la Chine, le volet sécuritaire l’est tout autant. Marque-t-il un nouveau tournant ? Et comment cette évolution est-elle perçue ?

En effet, « le 27 Avril, les États-Unis et le Japon ont publié les nouvelles lignes directrices pour la coopération américano-japonaise en matière de défense. Le document, créé à l’origine en 1979 pour définir les paramètres de la coopération entre l’armée américaine et Forces japonaises d’autodéfense (FAD, nom de l’armée japonaise) en cas d’attaque militaire contre le Japon, avait été révisé pour la dernière fois en 1997. La seconde et la plus récente révision a commencé en 2013 et est maintenant terminée. », comme le rappelle The Diplomat.

Quels sont les points marquants de cette révision des lignes directrices ?

Le point peut être le plus significatif est le caractère global de l’alliance.
Comme le note un éditorial du Japan Times, les lignes directrices permettent une coopération militaire mondiale, allant de la défense contre les missiles balistiques, aux cyber-attaques et à l’espace ainsi que la sécurité maritime. Elles suivent une résolution du Cabinet du Premier ministre de l’année dernière réinterprétant la constitution pacifiste du Japon. La résolution permet l’exercice du droit de «légitime défense collective». Cela signifie, par exemple, que le Japon pourrait abattre des missiles qui se dirigent vers les États-Unis et venir en aide à des pays tiers attaqué…

Les nouvelles lignes directrices de défense américano-japonaise approuvées lundi 27 avril vont donc transformer la nature des opérations à l’étranger des Forces d’autodéfense, éliminant les limites géographiques de la coopération militaire de la nation japonaise avec les forces américaines.

Par exemple, elles permettront au Japon d’aider l’armée américaine en cas d’hostilités au Moyen-Orient ou en mer de Chine du Sud, ont rapporté les médias japonais.

Les lignes directrices révisées permettront aux FAD de protéger des navires de guerre américains en en temps de paix ou pendant une crise grave qui menacerait la «survie» du Japon, a déclaré M. Yanagisawa, un ancien fonctionnaire du Ministère de la défense cité par le Japan Times.

Les lignes directrices énoncent aussi les rôles respectifs des FAD et de l’armée américaine dans des opérations conjointes.

Côté américain, Washington a dit aux dirigeants japonais son engagement à la sécurité du Japon qui couvre tous les territoires sous l’administration de Tokyo, y compris les îlots minuscules de mer de Chine, objet de différends avec Pékin et par conséquent les Senkaku, appelées Diaoyu par les Chinois.

Une déclaration conjointe du 27 avril portant sur les nouvelles lignes directrices est très claire sur ce sujet. « Les ministres de la défense et des Affaires étrangères ont (également) réaffirmé que les îles Senkaku sont des territoires sous l’administration du Japon et par conséquent entrent dans le champ d’application des engagements en vertu de l’article 5 du traité américano-japonais de coopération et de sécurité mutuelle (de 1960), et qu’ils s’opposent à toute action unilatérale qui cherche à saper l’administration du Japon sur ces îles. »

Les nouvelles lignes directrices viennent à un moment où l’administration du Premier ministre Shinzo Abe se prépare à adopter une nouvelle législation en matière de sécurité afin d’élargir la gamme des opérations des FAD, y compris celles impliquant la légitime défense collective, qui a longtemps été interdite par la Constitution pacifiste de 1946. Les modifications de ces lignes directrices permettent aussi un plus grand partage de la coordination et de l’information et assurent une coopération accrue en matière de cybersécurité et de défense des actifs stratégiques dans l’espace.

Sur le plan organisationnel, les nouvelles lignes directrices aideront à créer un « mécanisme de coordination de l’alliance » composé de hauts fonctionnaires de défense et des affaires étrangères des deux pays (ce qui était envisagé à l’origine sous la forme d’un « mécanisme de coordination bilatérale, » mais qui n’était jamais entré en vigueur).

« Enfin, c’est la première fois que la coopération en matière d’équipements de défense est mentionnée dans les nouvelles lignes directrices. Avec la révision par le Japon de sa politique d’exportation d’armements en avril 2014, la coopération industrielle de défense entre les deux pays a un grand potentiel », souligne The Diplomat.

Changement majeur et historique

Il s’agit donc d’un changement majeur comme l’indique la déclaration sur la vision commune.
Face aux enjeux mondiaux et régionaux multiples, « les nouvelles lignes directrices pour la coopération américano-japonaise de la défense vont transformer l’Alliance, renforcer la dissuasion, et permettre de veiller à ce que nous puissions relever les défis de sécurité anciens et nouveaux, sur le long terme. Les nouvelles lignes directrices mettront à jour nos rôles et missions respectives au sein de l’Alliance et permettront au Japon d’étendre ses contributions à la sécurité régionale et mondiale. Les nouvelles lignes directrices vont nous permettre de travailler plus étroitement sur de nombreuses questions, y compris la sécurité maritime, et de collaborer avec d’autres pays qui partagent nos aspirations, dans la région (Asie-Pacifique) et au-delà. Comme nous renforçons une alliance qui est devenue de portée mondiale, les États-Unis se trouvent résolus et inébranlables [à faire respecter] l’ensemble de leurs engagements au titre du Traité de sécurité américano-japonais, fondé sur une présence militaire américaine stable et à long terme au Japon. »

Mais cette politique ne fait pas l’unanimité

Selon le Japan Times, les changements dans les lignes directrices divisent les analystes de sécurité au Japon. Certains craignent que l’archipel nippon ne puisse être entraîné dans un conflit impliquant un allié étranger, sans doute l’armée des États-Unis. D’autres accueillent favorablement ce qui équivaut à un « manuel de guerre », affirmant que les lignes directrices sont bien conçues pour refléter le rôle croissant de l’alliance militaire nippo-américaine face à des problèmes de sécurité graves dans la région Asie-Pacifique et ailleurs.

S’agissant de l’opinion publique, elle est loin de se ranger derrière son gouvernement. « Près de la moitié des personnes interrogées sont opposées aux lignes directrices de coopération de défense révisées pour donner aux forces japonaises un rôle élargi au-delà d’intervention à proximité du pays, selon un sondage Kyodo News jeudi, et notamment les interventions permises au titre de la légitime défense collective, qui a longtemps été interdite par la Constitution ».

Selon un sondage récent du Pew Research Center cité par La Croix, 68 % des Japonais sont opposés à ce que le Japon joue un plus grand rôle régional !

Cependant le rejet n’est pas total, loin de là. « 70,6 % soutiennent la coopération nippo-américaine portant sur les îles de l’archipel, qui a été stipulée dans les nouvelles lignes directrices, dans une référence apparente aux îles éloignées comme les îles Senkaku, qui sont également revendiquées par la Chine et Taïwan, en mer de Chine orientale… », selon le sondage de Kyodo News.

Qu’en est-il des voisins du Japon ?

La Chine a notamment réagi par la voix du ministère des Affaires étrangères. « Les États-Unis et le Japon sont responsables pour assurer que leur alliance bilatérale ne nuise pas aux intérêts d’un pays tiers, y compris la Chine, ni ne compromette la paix et la stabilité dans la région Asie-Pacifique ». Le ministère dénonce également une alliance héritée de la Guerre froide.

Les tensions bilatérales sont donc encore vives et les déclarations aux États-Unis de Shinzo Abe sur le rôle du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, exprimant en particulier des « regrets » et non pas des « excuses », n’ont satisfait ni Pékin ni d’ailleurs Séoul. Le « militarisme » japonais dénoncé ou réel reste un instrument politique au service des intérêts politiques des deux grands voisins de Tokyo.

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