Entretien avec Nicole Gnesotto, professeure du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), titulaire de la chaire Union européenne. Nicole Gnesotto a publié en avril 2014 l’ouvrage « Faut-il enterrer la défense européenne? », dans la collection réflexe Europe, à La Documentation française. Dans ce livre de synthèse, elle revient sur les développements de l’Europe de la défense, c’est-à-dire la gestion par  l’Union européenne (UE) des crises hors de l’Europe, la défense de l’Europe étant, elle, assurée par l’OTAN. Elle explique les blocages mais aussi les moyens de relancer cette Europe de la défense essentielle pour que l’UE puisse affirmer sa voix et défendre ses intérêts sur la scène internationale.

 

Vous montrez très bien dans votre livre l’arrêt de l’Europe de la défense pour des raisons économiques, institutionnelles et capacitaires notamment. Le sommet européen de décembre 2013 consacré à la défense n’a pas entraîné d’annonces phares mais des objectifs capacitaires assez larges. Ne pensez-vous pas que c’est très insuffisant pour relancer l’Europe de la défense ?

Je ne crois pas que l’on puisse relancer l’Europe de la défense par un projet capacitaire, voire par un projet industriel. Pour retrouver une dynamique en matière de défense européenne, il faut de la volonté politique ; il faut que les chefs d’Etat et de gouvernement soient conscients de l’importance des enjeux, de la réalité de la menace et de la nécessité pour l’Europe de s’unir. Pour recréer une adhésion sur les bénéfices de la défense européenne, ce n’est pas par un système capacitaire que l’on y arrivera. Le conseil européen de décembre 2013 est une bonne initiative car il a remis la défense « dans le radar » des chefs d’Etat, ce qui n’était pas arrivé depuis cinq ans.
Mais on a voulu tout faire dans ce conseil défense : aborder les questions institutionnelles, capacitaires, industrielles et politiques, avec notamment cet engagement de vouloir renforcer la Stratégie européenne de sécurité pour 2015. Et en voulant tout faire, on n’a rien fait de bien. On a fait du saupoudrage. Et il n’en est pas ressorti une dynamique forte pour relancer l’Europe de la défense.

Une des contraintes lourdes est financière : les budget de défense dans l’UE chutent, hormis pour quelques États, et la tendance ne semble pas près de s’inverser. Néanmoins pourrait-on faire mieux en matière de défense européenne avec moins ?

Il est déjà possible de faire mieux avec ce que l’on a ! Depuis la fin de la guerre froide, les armées européennes ont été très peu modernisées. Il y a toujours des dizaines de milliers de chars dont on ne sait pas très bien comment les utiliser, dont on ne voit pas très bien à quoi ils pourraient servir dans le cadre de la défense de l’Europe parce que, même avec la crise ukrainienne, il ne semble pas que la Russie soit repartie dans la reconquête de son ancien empire. Certes les armées ont été professionnalisées, ce qui a été coûteux, mais on n’a pas modifié la structure des forces armées. Et on observe aussi en Europe des différences très fortes entre les États, avec des pays traditionnellement dépensiers en matière de défense, et d’autres qui ne le sont pas. Pourquoi demander à tous les États de dépenser 2 %, voire 3  % de leur PIB pour la défense ? On ne peut le demander à la Slovaquie mais il est important de l’exiger de l’Allemagne qui peut être un important contributeur à la défense de l’Europe.

On peut par ailleurs encore faire mieux avec moins car la coopération européenne peut faire baisser les coûts. La crise économique joue dans les deux sens : elle peut être un facteur de recul de l’Europe de la défense parce que les États n’ont pas forcément envie de mener des opérations extérieures qui coûtent cher. Mais la crise peut aussi favoriser l’Europe de la défense parce que les budgets militaires sont très réduits, ce qui pousse à la coopération entre Etats-membres.

Les Britanniques semblent incontournables pour l’UE et pour la France en matière de défense,  comme vous le montrez. Ils sont cependant depuis toujours, ou presque, une source de blocage, notamment s’agissant du Quartier général européen, et ils s’éloignent, de plus en plus, de l’UE. Dans ce contexte, avec qui et comment peut-on envisager des avancées ? L’Allemagne peut-elle redevenir un acteur clé de l’Europe de la défense ?

La Grande-Bretagne est un très grand partenaire de défense sur le plan bilatéral, mais c’est aussi un très grand adversaire sur le plan de la construction d’une Europe politique et de défense.

L’Allemagne est déjà une très grande puissance militaire européenne ; de facto l’industrie allemande en matière d’armements est forte et exportatrice. Mais les Allemands ne franchissent pas encore le seuil politique qui leur permettrait de revendiquer, avec nous, un rôle leader en matière de défense. Ils attendent cela de la France. L’Allemagne a donc tous les moyens industriels et financiers mais il lui manque la volonté politique. Je suis persuadée que celle-ci viendra un jour.

On observe que certains projets avancent avec tout récemment l’idée d’un drone MALE européen. Est-ce selon vous un programme qui peut en entraîner d’autres, même si la question de son financement se pose ? Quels types de projets industriels (navires, véhicules blindés, etc…) faudrait-il pousser pour faire progresser l’industrie d’armement européenne vers plus d’intégration ?

En matière d’industrie de défense, la situation est compliquée par l’adhésion de nos partenaires à l’Alliance atlantique. Une partie d’entre eaux ont eu un réflexe « otanien » avec la crise ukrainienne. Et l’industrie américaine d’armement en a profité pour utiliser cette crise comme vecteur de ses ventes d’armes en Europe.
Au moment du sommet européen de décembre dernier, il y avait l’idée de faire du triangle de Weimar (qui regroupe la France, l’Allemagne et la Pologne) le noyau dur de la défense européenne, y compris sur le plan industriel. Cet objectif a été bouleversé par l’affaire ukrainienne. Finalement, les partenaires européens ont préféré acheter américain pour garder une OTAN efficace plutôt que de privilégier l’option européenne.

L’industrie européenne peut-elle favoriser l’Europe de la défense ?
On a longtemps cru que les industriels européens pouvaient obliger les gouvernements à renforcer l’intégration industrielle, financière et capacitaire. Il y a eu des regroupements industriels importants donnant naissance à MBDA dans les missiles, Eurocopter dans les hélicoptères et EADS dans l’aéronautique et la défense. Or, malgré ces regroupements, la volonté politique des États patine. Les projets communs de drones ou de ravitailleurs en vol sont certes positifs mais ils ne peuvent pas être un déclencheur politique.

Vous concluez votre ouvrage en indiquant que « les Européens n’ont pas d’autres choix que de prendre en mains leur destin ». Pourtant la crise ukrainienne a montré encore une fois la faiblesse de l’Europe. Jean Monnet disait que l’Europe se faisait par les crises. De quels types de crise faudrait-il alors pour stimuler et relancer l’Europe de la défense ?

La difficulté est que l’Europe traverse trop de crises ! Elle connaît une grave crise économique et l’Europe progresse par exemple avec l’union bancaire. Mais s’agissant des affaires militaires, si les crises stratégiques sont importantes pour la sécurité de l’Europe mais elles ne sont pas existentielles, même si la crise ukrainienne par exemple peut avoir un caractère quasi existentiel pour la Pologne ou les pays Baltes. Mais même dans ce cas, le réflexe est encore de se tourner vers l’OTAN…

Propos recueillis par Edouard Pflimlin

Présentation de l’ouvrage sur le site de La Documentation française :

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/informations/espace-presse/communiques-de-presse/cp000282-faut-il-enterrer-la-defense-europeenne