La Chine a annoncé, mercredi 5 mars, une augmentation de 12,2 % de ses dépenses militaires en 2014, à 808,23 milliards de yuans, soit 132 milliards de dollars ou 95,9 milliards d’euros. Cette hausse marque une accélération après celle de 10,7 % l’an dernier à 114 milliards de dollars. Le budget militaire chinois s’élève au deuxième rang mondial, derrière celui des Etats-Unis, prévu à 526,8 milliards de dollars (383,6 milliards d’euros) en 2014. Les experts occidentaux se disent toutefois convaincus que les dépenses militaires réelles de Pékin dépassent très largement les montants annoncés. Le Pentagone a ainsi estimé que la Chine avait dépensé en 2012 pour sa défense entre 135 et 215 milliards de dollars (98 et 156 milliards d’euros).

Les hausses du budget militaire de la Chine — qui a progressé de 15,6 % en moyenne entre 2001 et 2012, selon The Military Balance 2013, bilan militaire annuel de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS) de Londres — ont régulièrement dépassé l’augmentation totale des dépenses publiques et le taux de croissance économique de la République populaire de Chine (RPC).

Si elles ont permis l’amélioration des équipements des trois armes et de meilleures conditions d’exercice pour les quelque 2 285 000 militaires d’active, elles soulèvent des inquiétudes quant à la façon dont la Chine a l’intention d’utiliser cette nouvelle puissance dans un contexte de montée des tensions avec le Japon sur les îles inhabitées de la mer de Chine orientale et de différends territoriaux avec les pays riverains de la mer de Chine méridionale, dont Pékin revendique la quasi-totalité.

Valérie Niquet, maîtresse de recherche et responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et Emmanuel Puig, chercheur à Asia Centre et enseignant à Sciences Po, analysent les raisons de cette hausse sensible des dépenses militaires chinoises.

Pourquoi une telle hausse du budget militaire chinois alors que rien ne semble menacer la Chine ?

Valérie Niquet : Le paradoxe du régime chinois, souvent mal perçu en Occident, est en effet que bien que les frontières et la sécurité du pays ne soient pas menacées, le régime lui se sent profondément fragile et soumis à des attentes internes et externes auxquelles il a choisi de répondre par le développement économique et le nationalisme.

Dans ce contexte, le renforcement des capacités militaires constitue une priorité. En effet, bien que le budget connaisse une augmentation régulière à deux chiffres depuis 1990, la RPC n’a pas encore les moyens de son discours nationaliste de puissance et de sa stratégie de dissuasion-coercition. Il lui faut encore crédibiliser sa stratégie de pression exercée contre ses voisins et indirectement contre les Etats-Unis.

Emmanuel Puig : Cette hausse n’est pas dépendante de la perception d’un danger immédiat. Elle correspond à une ambition stratégique à moyen et à long terme selon laquelle la Chine doit être en mesure de protéger l’intégrité de son territoire ainsi que de remplir des missions hors de ses frontières. Ce sont les « nouvelles missions historiques » de l’armée chinoise telles que définies par Hu Jintao (président jusqu’en mars 2013) à partir de 2004. Au reste, la Chine accuse encore un sérieux retard technologique dans de nombreux domaines et ce budget marque son effort pour y remédier.

S’agit-il d’accroître la pression sur ses voisins avec lesquels elle a de nombreux différends territoriaux ?

V. N. : La question des différends territoriaux que Pékin entretient avec la quasi-totalité de ses voisins découle de la même logique. Pour Pékin, il s’agit d’une stratégie « défensive » au service d’intérêts fondamentaux qui tendent à s’élargir considérablement. Pour les voisins de Pékin, Japon mais aussi Vietnam, Philippines, Indonésie, Malaisie, Inde, il s’agit d’une stratégie agressive d’affirmation unilatérale de puissance. Une menace que vient étayer l’augmentation constante du budget militaire.

E. P. : C’est un signal fort. L’armée populaire de libération (APL) se modernise et elle finira par atteindre un niveau de capacité qui permettra sans doute aux dirigeants chinois d’envisager un recours militaire en cas d’escalade des tensions ou de menace sur les intérêts chinois à l’étranger. Mais ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. Les dirigeants chinois, tous civils et sans expérience militaire, sont encore très réservés vis-à-vis de la capacité opérationnelle de leurs forces.

S’agit-il aussi pour le numéro un chinois, Xi Jinping, d’asseoir son pouvoir ?

V. N. : Au lendemain de son « intronisation », Xi Jinping a mis en avant la réalisation d’un rêve chinois aux composantes nationalistes et irrédentistes indéniables. Il a aussi appelé l’armée à élever son niveau de préparation militaire. On sait par ailleurs que M. Xi, pour des raisons générationnelles et d’origine sociale — il fait partie des «princes rouges » [descendants des hiérarques du Parti communiste chinois] —, est proche d’un groupe de militaires nationalistes qui — comme lui — s’inquiète des effets délétères de la corruption tout aussi massive dans les rangs de l’APL que dans le reste de la société. Xi Jinping affirme donc son pouvoir en choisissant auprès du peuple de faire vibrer les cordes complémentaires de la lutte anticorruption, du nationalisme et du renforcement de la puissance militaire.
Enfin, la fonction de maintien de l’ordre de l’APL justifie aussi les augmentations de moyens. On voit avec le massacre de Kunming et d’autres incidents qui l’ont précédé que — en dépit d’un contrôle sévère — le régime peine à garantir la stabilité et la sécurité au sein de ses propres frontières.

E. P. : Sans surprise, Xi Jinping prolonge l’effort de défense inauguré par Jiang Zemin [secrétaire général du PCC de 1989 à 2002 et président de 1993 à 2003] et réorienté par Hu Jintao [secrétaire général du PCC de 2002 à 2012 et président de 2003 à 2013]. Il n’avait aucune raison d’interrompre cette dynamique tant que l’Etat chinois peut se le permettre. M. Xi a affirmé sa stature de commandant en chef très tôt après sa nomination comme premier secrétaire du parti. Cette hausse lui assure le soutien immédiat des militaires. Mais il doit gérer certaines tensions internes dans l’armée et certains problèmes de coordination entre les militaires et les diplomates. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a décidé de la création d’une commission de sécurité nationale.

Faut-il s’inquiéter d’une telle hausse ou traduit-elle seulement la montée en puissance aux plans régional et international de la Chine. Comment réagissent ses voisins ?

V. N. : Les voisins s’attendaient à une telle progression, c’est la politique suivie par Pékin depuis plus de vingt ans, et dans une phase de tensions croissantes il eût été étonnant de voir au contraire une réduction du budget militaire. En revanche, si elle était attendue, cette augmentation renforce aussi les craintes régionales face à une Chine dont l’émergence apparaît de moins en moins « pacifique ». C’est donc toute l’image positive de la Chine « soft power », offrant des opportunités économiques et une nouvelle voie de développement face à l’Occident, qui est un peu plus remise en cause.

E. P. : Cette hausse symbolise un effort politique qui peut légitimement inquiéter. Mais il ne faut pas perdre de vue un aspect pragmatique : les salaires et coûts fixes de l’armée (logistique, entretien et maintenance) ont considérablement augmenté pour constituer plus de 50 % des dépenses. Si l’on ajoute à cela l’importance des coûts de développement des différents programmes et la corruption endémique au sein de l’APL, les budgets paraissent même limités. Ce qui fait dire à de nombreux experts que les chiffres réels se situeraient plus dans une tranche supérieure de 30 % au budget officiel. Quoi qu’il en soit, c’est un budget important, qui indique un effort politique soutenu.

Les voisins de la Chine réagissent avec un mélange de suspicion et de défi. La question qui se pose désormais est de savoir quand les dirigeants chinois considéreront que le recours à l’APL est légitime et suffisamment sûr. Il serait très difficile pour la Chine d’avoir à gérer un « accrochage » [incident armé entre la Chine et par exemple le Japon] et un potentiel conflit dont elle ne pourrait pas sortir rapidement.

Certains experts évoquent une course aux armements régionale. Qu’en pensez-vous ?

V. N. : Dans ce contexte particulier, l’ensemble des budgets militaires des puissances régionales tend à augmenter pour répondre justement à cette menace chinoise qui inquiète. C’est le cas de l’Inde, du Vietnam et du Japon. Bien que les proportions d’augmentation soient très inférieures à celles du budget de la RPC, qui se place aujourd’hui au second rang dans le monde derrière les Etats-Unis.

E. P. : Ce n’est pas totalement faux, mais c’est à nuancer. Toutes les dépenses militaires dans la région ne sont pas destinées à contrer la montée en puissance de la Chine. La question du renouvellement des matériels en fin de vie et celle du maintien des capacités opérationnelles se posent à toutes les armées. Ensuite, pour des pays comme le Japon et la Corée du Sud, la question nord-coréenne est aussi primordiale. Mais d’une manière générale, le développement de la puissance militaire chinoise demeure un facteur crucial.

Quels sont les capacités et équipements militaires qui vont faire l’objet d’une priorité dans ce budget 2014 ?

V. N. : La Chine poursuit le développement de ses capacités militaires selon plusieurs axes. Le premier concerne la mise en œuvre de tout ce qui touche à l’intégration du commandement et des systèmes de communications, ce que les Chinois appellent « l’informationization » des armées directement inspirées du concept de révolution dans les affaires militaires américain. Il s’agit aussi de se doter d’une capacité dissuasive et d’interdiction accrue : ce sont les missiles — dont le développement est étroitement lié à l’industrie spatiale civile — les armes antisatellites, les sous-marins et les capacités nucléaires.

Il y a les instruments de la puissance symbolique, au premier rang desquels le porte-avions [le premier porte-avions chinois, le Liaoning, a pris la mer en février 2013], dont le caractère réellement opérationnel peut être contesté mais qui marque le « rang » auquel la puissance chinoise aspire.
Il y a enfin tous les moyens de la guerre asymétrique, dont la guerre cybernétique.

E. P. : Il y a deux volets essentiels dans la modernisation technologique de l’APL : la sanctuarisation du territoire et la création d’une capacité de projection. Dans cette perspective, les capacités de surveillance et de riposte bénéficient toujours d’un effort particulier (radars, missiles, forces terrestres et capacités aériennes) ; dans la perspective des opérations extérieures, la marine bénéficie d’investissements massifs. Au-delà des aspects purement technologiques, un effort va être porté sur les entraînements en conditions opérationnelles et les opérations conjointes (comme le soutien aérien). Le niveau de capacité opérationnel de l’APL est encore faible et rien ne remplace l’expérience.

La marine sera-t-elle privilégiée au « détriment » de l’armée de terre compte tenu des différends maritimes en mers de Chine méridionale et orientale ?

V. N. : Il est certain que la marine et plus généralement les armes « techniques » pourraient bénéficier plus largement des augmentations budgétaires en raison du coût des équipements. Mais, en termes budgétaire, les limites de la transparence de la RPC rendent difficile une analyse précise des répartitions.

E. P. : La réduction des forces terrestres et leur restructuration constituent un des chantiers les plus importants, et délicats, pour les autorités chinoises, car il suscite des crispations corporatistes au sein de l’armée. La marine est aujourd’hui privilégiée du fait de son importance stratégique. Cela va au-delà des différends maritimes, mais entre dans ses prérogatives immédiates.