couv_DSILa relation entre le Japon et ses voisins est marquée par une forte ambivalence, avec des liens économiques forts mais des litiges territoriaux non résolus qui provoquent des crises diplomatiques répétées. Actuellement, ces tensions se cristallisent autour des îles Senkaku/Diaoyu1, malgré le geste d’apaisement envoyé par le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, qui a proposé d’organiser un sommet afin de relancer la relation économique entre les deux pays. Toutefois, face à la montée en puissance de la marine chinoise, le Japon développe également ses capacités de défense maritimes, d’autant plus que la Russie tente un retour « en force » en Extrême-Orient.

LA MARINE CHINOISE : UNE MENACE DE PLUS EN PLUS RÉELLE

Lors du XVIIIe congrès du Parti communiste chinois (PCC) en novembre 2012, le président Hu Jintao a appelé à faire de la Chine une « puissance maritime » capable de « défendre résolument ses droits et ses intérêts maritimes2 ». Preuve de la montée en puissance de l’armée chinoise (APL), la hausse de ses budgets de défense (plus de 190 % entre 2001 et 2010). Cette hausse continue puisque le budget militaire progressera de 10,7 % en 2013, à 720,2 milliards de yuans (88,8 milliards d’euros). Pékin a pris conscience du retard technologique accumulé et de la nécessité de moderniser ses équipements. « Le 7e livre blanc (2008) définit la marine comme un “service stratégique”, chargé de “la sécurité, des droits et des intérêts maritimes de la Chine”3 ». La marine chinoise bénéficie du changement de stratégie impulsé sous Deng Xiaoping avec un passage d’une défense côtière essentiellement tournée vers la terre à une « stratégie de défense active dans les eaux proches » allant jusqu’à la première chaîne d’îles du Pacifique.

Depuis la stratégie maritime s’est enrichie devenant plus globale et articulée autour de trois zones. Celle des intérêts vitaux correspond à la mer de Chine dans sa totalité. Cela explique pourquoi la Chine considère comme stratégique les Senkaku étant située au cœur de cette région. Ici, une défense en profondeur avec des déploiements navals importants, et une politique de déni d’accès aux marines étrangères : Cette politique se met en place via l’utilisation de sous-marins, du missile « tueur de porte-avion » DF-21 D bien qu’il existe un flou sur les capacités réelles du missile, de frégates lance-missiles de type Jiangwei et Jianghu notamment et de patrouilleurs lance-missiles de type Hubéi mettant en œuvre huit missiles C 803 d’une portée de 250 km. La zone des intérêts stratégiques, qui englobe l’océan Indien, le pacifique Nord et les grands axes de communications indispensables à l’économie chinoise, est, elle, protégée par des patrouilles navales, notamment contre la piraterie dans le golfe d’Aden. Enfin, la zone de prospection et de développement couvre le reste du globe.


CHINE/JAPON : LES ENJEUX STRATÉGIQUES


Pour « protéger ses intérêts », la modernisation et l’accroissement des moyens sont jugés nécessaires. La flotte de surface chinoise se compose d’environ 80 destroyers et frégates. Le remplacement des unités les plus anciennes par des navires plus modernes, plus performants et plus grands est une priorité. L’effort de construction est tel qu’en moyenne, la Chine a mis en service quatre nouvelles frégates Jiangkai II, Type-054A en 2012 et neuf au total depuis 20104. Pékin a lancé, le 26 février, une frégate furtive de Type-056, destinée à remplacer les frégates Jiangwei I (Type-053) et dont 20 exemplaires devraient être construits. Le nombre de destroyers augmente également5. L’entrée en service du porte-avion Liaoning, dans un délai estimé entre 5 et 15 ans, apportera une capacité aérienne à la flotte chinoise. En outre, les capacités de projection de forces se sont considérablement renforcées.

La flotte sous-marine chinoise connaît également un accroissement. Dans sa stratégie d’anti-accès, le développement de douze sous-marins diesels-électriques de classe Song et neuf de classe Yuan, ainsi que les 12Kilo achetés à la Russie, offrent à la Chine une forte létalité et un rôle dissuasif pour les autres marines. Cette flotte est complétée par 20 sous-marins de la classe Ming, 4 sous-marins nucléaires d’attaque de classe Shang et 3 de la classe Han à la conception ancienne et aux performances modestes. Enfin, deux SNLE de la classe Jin sont en service, avec des performances assez éloignées de celles des marines occidentales6.

EXERCICES ET INCIDENTS

Cette modernisation à marche forcée est inquiétante car la Chine est engagée dans de nombreux litiges territoriaux avec ses voisins. Depuis 1974, et l’invasion des îles Paracels, les incidents se sont multipliés. Le cas des Senkaku est symptomatique : les forces paramilitaires chinoises appartenant notamment à la China Maritime Surveillance et les gardes-côtes japonaises se disputent la souveraineté de 5 îles inhabitées, situées à seulement 330 km environ de la Chine, mais ayant potentiellement de larges ressources halieutiques et hydrocarbures et une position géostratégique en Mer de Chine.

La nationalisation de ces îles par l’Etat japonais, le 11 septembre 2012, provoque l’ire de Pékin. Durant les quatre derniers mois, 21 intrusions de navires chinois ont été décomptées7. Un pas supplémentaire a été franchi le 13 décembre dernier, avec l’envoi d’un bimoteur chinois Harbin Y-12, qui a pénétré dans l’espace aérien japonais près des îles. De son côté, le ministère des Affaires étrangères chinois a déclaré que « Le survol des îles Diaoyu par des avions de surveillance maritime chinois [était] parfaitement normal8 » ; « La Chine demande au Japon d’arrêter ses activités illégales » estimant que les îles Diaoyu « font partie intégrante de la Chine depuis des temps anciens ». Depuis, sept autres intrusions aériennes ont eu lieu, poussant le Japon à étudier la possibilité d’un tir de semonce9. Face à la difficulté à détecter des appareils évoluant à basse altitude, le Japon a décidé d’envoyer 4 avions E-767 AWACS sur la base de Naha et 13 Hawkeye à Miyakojima, pour assurer une veille permanente autour des Senkaku. En outre, une frégate chinoise a accroché avec son radar un destroyer japonais en patrouille près des îles le 30 janvier. Cet acte a été médiatisé afin de démontrer les intentions hostiles de la Chine bien que la tourelle du navire chinois n’ait pas été pointée sur le japonais10 et que la pratique soit fréquente. Le risque d’escalade apparaît comme possible.

Dans le même temps, la marine accroît l’entraînement de ses unités avec des exercices de plus en plus nombreux. L’APL a annoncé le 27 février qu’elle conduirait 40 exercices militaires cette année mettant davantage l’accent sur « le cœur de ses intérêts sécuritaires », dont font partie les Diaoyu. Par ailleurs, en avril 2012, des manœuvres conjointes russo-chinoises se sont même déroulées en mer Jaune. Ce partenariat stratégique est cependant plus compliqué qu’il n’y paraît car la Russie a ses propres intérêts.

LA MENACE RUSSE MOINS PRÉGNANTE

Après avoir connu le chaos, après l’effondrement de l’URSS, la Russie a engagé un processus de réforme militaire à partir de 1997. En Extrême-Orient, elle a créé en 2010 le district militaire de l’Est, moyen de mieux restructurer et diriger les forces déployées. D’importantes forces sont encore présentes au voisinage immédiat du Japon. Le cœur est concentré sur la marine, une des priorités du président Poutine. La flotte d’Extrême-Orient comprenait, au 1er octobre 2012, notamment 28 sous-marins et grands navires de surface, dont 3 SNLE, un croiseur lance-missiles de la classe Slava11 et 7 destroyers lance-missiles. Cette flotte ancienne voit ses équipements se moderniser12. Le nouveau SNLE russe de la classe Boreï, le Youri Dolgorouki, entré en service en octobre 2012, a été affecté en Extrême-Orient.

Par ailleurs, Moscou a décidé en décembre 2010 d’acheter des bâtiments de projection et de commandement de type Mistral à la France. Le chef de l’état-major de l’armée russe, le général Makarov, avait déclaré que les navires étaient nécessaires, notamment pour la défense des îles Kouriles du sud. La Russie a en effet avec le Japon un différend territorial depuis 1945 sur ces îles que Tokyo appelle Territoires du Nord. Cette querelle est l’obstacle majeur à la signature d’un traité de paix entre les deux Etats.
Depuis la visite du président russe Medvedev sur l’île de Kunashiri en novembre 2010, Moscou a décidé de moderniser les forces sur place, qui se résumaient à l’époque à une division de 3 500 militaires aux matériels souvent obsolètes.

Ce regain d’intérêt de la Russie pour sa partie orientale s’est aussi traduit par l’intensification des activités de ses forces dans le voisinage du Japon. Le 29 septembre 2011 par exemple, 24 navires, y compris des bâtiments lance-missiles de la classe Slava, dont le croiseur Varyag, sont passés par le détroit stratégique de La Pérouse entre Hokkaido et l’île russe de Sakhaline. Une première depuis la fin de la Guerre froide. Néanmoins, l’accroissement des forces russes ne semble pas devoir constituer une menace à court terme pour le Japon. Il convient de souligner que le réarmement est limité : « Le renouvellement de la flotte peine à se faire en raison d’une perte de compétence des chantiers navals russes […]. S’il y a beaucoup de mises sur cale, il y a en revanche moins de lancements et très peu de mises en service13 ».

Par ailleurs, les intentions stratégiques russes sont plus larges qu’on ne le croit14. Certes, le déploiement de forces semble vouloir forcer le Japon à renoncer à l’idée de récupérer les Kouriles du Sud. Mais la politique russe est ambivalente. Ainsi, après avoir pris part aux manœuvres dans la mer d’Okhotsk, le croiseur Varyag s’est arrêté dans le port japonais de Maizuru pour participer à des exercices avec les Forces d’autodéfense japonaises (FAD). Un navire russe a aussi participé en 2012 aux manœuvres navales RIMPAC dirigées par les Etats-Unis. Ces coopérations sont des messages adressés à la Chine soulignant que Moscou est de plus en plus préoccupé, comme Tokyo, par la montée en puissance de l’APL15.

LA RÉACTION DE TOKYO : MONTÉE EN PUISSANCE DE LA MARINE JAPONAISE

Alors que la Constitution interdit dans son article 9 au Japon de se doter d’une armée, la Guerre de Corée et la menace communiste en Asie entraînent la constitution des FAD, permise en 1954 grâce à une interprétation de l’article 9 les présentant comme défensives16. Une composante maritime des FAD est alors développée. Elle comprend actuellement 42 000 hommes, 16 sous-marins et 44 destroyers. La défense japonaise repose aussi sur la présence de forces américaines et l’alliance avec Washington par un traité de sécurité. Après l’échec de la diplomatie du carnet de chèques – très critiquée – lors de la première guerre du Golfe en 1991, l’interdiction de déploiement des FAD à l’étranger est assouplie. Depuis la fin des années 90, la montée en puissance chinoise et l’attitude de plus en plus menaçante de la Corée du Nord font peser des menaces de plus en plus fortes pour Tokyo. En conséquence, le Japon développe ses forces notamment navales. Mais ce n’est que depuis trois années qu’un changement dans la stratégie militaire japonaise a été formalisé dans les Lignes directrices du programme de défense nationale (NDPG) adoptées en décembre 2010. La nouvelle doctrine17 fait passer au second plan la Russie pour se concentrer sur la menace chinoise et nord-coréenne. S’agissant de la Chine, la menace est principalement navale18, alors que pour la Corée du Nord il s’agit d’une menace de missiles balistiques19. Ainsi, des troupes nippones vont être déplacées dans le sud-ouest de l’Archipel afin notamment de protéger les îles méridionales revendiquées par Pékin et Tokyo. Et Tokyo a adopté un nouveau concept de sécurité, « la capacité de défense dynamique », afin de rendre les FAD plus mobiles et flexibles.

Contre les incursions chinoises, la réponse n’a pas, jusqu’à présent, été militaire. Ce sont les gardes-côtes japonais qui sont intervenus. Le budget alloué à cette force paramilitaire puissante20 augmentera de 23 % cette année à 32,5 milliards de yens (260 millions d’euros). Afin de protéger davantage les Senkaku, Tokyo a créé une unité spécifique pour ces îles qui comprendra 700 hommes et douze navires21. Elle sera basée sur l’île d’Ishigaki, à 175 km au sud-est d’Uotsurijima, la principale île des Senkaku. Les FAD multiplient aussi les entraînements : ainsi rien qu’en janvier, plusieurs ont eu lieu, dont le 13, un exercice simulait la reprise d’une île envahie par un ennemi et le 22, l’exercice « Iron Fist » avec l’US Marines Corps visant à améliorer l’interopérabilité des forces. Ceci traduit une véritable évolution vers une capacité amphibie japonaise22.

La marine de guerre poursuit sa modernisation. Le budget de la défense japonaise pour l’année fiscale 201323 marque une rupture avec la tendance depuis plus d’une décennie de baisse. Il passera pour la marine de 1 107 à 1 119 milliards de yens (9,22 milliards d’euros). Les effectifs de celle-ci vont très légèrement s’accroître atteignant 42 033 personnes. Un destroyer (DD) aux capacités anti-sous-marins avancées doit être construit, ainsi qu’un neuvième sous-marin de la classe Soryu (4 200 t.p.c. en plongée). Les capacités anti-mines vont être accrues avec la construction d’un dragueur de mines. Et les moyens de surveillance aérienne seront renforcés (acquisition d’avions P-1, modernisation de P-3C).

Destroyer Asagiri
Les huit destroyers Asagiri sont une évolution des dix Hatsuyuki, et sont, comme les Murasame et autres Takanami, spécialisés dans la lutte ASM.

A moyen terme, plusieurs acquisitions sont destinées à contrer les capacités maritimes chinoises. Il est ainsi prévu de construire un quatrième navire de la classe Osumi, un porte-hélicoptères d’assaut. Tokyo va aussi acquérir des « destroyers porte-hélicoptères ». « Le gouvernement Hatoyama a commandé en novembre 2009 un nouveau destroyer porte-hélicoptères (22DDH). Plus long (248 m), et plus lourd (il pourra déplacer 19 500 t et transporter 14 hélicoptères, 4 000 soldats, et 50 camions), il s’apparente indubitablement à un porte-aéronefs léger24 », souligne Céline Pajon de l’IFRI. Deux navires 22DDH doivent entrer en service en mars 2015 et le second en mars 2017, selon Flottes de combat 2012, qui indique que ces nouveaux moyens permettront au Japon de renouer avec les opérations aéronavales. Enfin, le Japon va mettre en service de 2013 à 2017, suivant les NDPG, quatre nouveaux sous-marins de la classe Soryu. Sa flotte de sous-marins passerait alors à 22.

Dans ce contexte, certains experts de la région estiment qu’un conflit est possible si un incident aérien ou naval venait à dégénérer. Le ministère de la défense japonais a envisagé récemment trois scénarios de conflit avec la Chine25. Deux des trois scénarios envisagent un conflit au tour des Senkaku dont un qui conduit à élargissement du conflit impliquant les tentatives de l’APL pour prendre les îles Ishigaki et Miyako au nord-ouest de Taïwan. S’agissant de la Russie, des inquiétudes existent mais la menace paraît plus lointaine. Si le ministère de la défense japonais estime peu probable une attaque de l’Archipel, il ne peut « nier la possibilité qu’une invasion à grande échelle puisse avoir lieu à l’avenir26 », indique le dernier Livre blanc de la défense japonaise.

Tant les hypothèses de conflits que les développements des forces navales privilégient le scénario chinois. Cette menace est croissante tant la marine de guerre de l’APL se modernise à un rythme soutenu. Mais le Japon a réagi avec vigueur. L’élection en décembre de Shinzo Abe est un signal fort. En effet, ses positions politiques le définissent comme un faucon bien que sa politique lors de son précédent mandat ait été plus fine que cela. S’il a augmenté récemment le budget militaire et entend assouplir la Constitution, il a également tendu la main à la Chine. Et il a quelques marges de manœuvre puisque le budget militaire est proche de seulement 1 % du PIB. Il souhaite par ailleurs réaffirmer un dialogue quadripartite entre le Japon, l’Inde, l’Australie et les Etats-Unis sur les questions de sécurité27 et renforcer les liens avec les Etats-Unis, ce qui inquiète Pékin. En effet, la puissante flotte américaine du Pacifique pourrait apporter son soutien en cas de conflit et servir de contrepoids28 aux ambitions chinoises…

Cet article a été coécrit avec Yann Rozec, étudiant à l’IRIS en Master Défense

NOTES

dsi_notes