La Corée du Sud a été victime d’une cyberattaque géante le 20 mars et soupçonne son voisin du nord d’en être responsable. Les réseaux informatiques des chaînes de télévision et des banques ont été les premiers touchés par cet assaut virtuel.

ATLANTICO : Alors que la Corée du sud soupçonne Pyongyang d’être responsable d’une cyber attaque massive qui touche son territoire mercredi 20 mars, il semble que les tensions entre les deux pays ne s’essoufflent pas. La dictature du nord avait annoncé le 8 mars qu’elle mettait un terme à tous les accords de non-agression entre les deux pays. L’attaque informatique qui a touché les banques et les chaînes de télévision sud-coréenne est-elle la preuve que la Corée du nord représente-t-elle vraiment un danger pour Séoul ?

EDOUARD PFLIMLIN : Précisons d’abord que le piratage informatique de grande ampleur qui a visé mercredi la Corée du Sud venait de Chine mais l’identité de ses auteurs reste indéterminée, ont annoncé jeudi les autorités de régulation sud-coréennes du secteur des communications. Ceci dit la Corée du Nord est soupçonnée de plusieurs attaques cybernétiques.

C’est en 1998 que le régime nord-coréen a établi une unité, l’unité 121, pour mener des cyber opérations. Début 2012, Pyongyang aurait ainsi brouillé les systèmes GPS des avions utilisant les principaux aéroports internationaux de Séoul.

Ce n’est donc pas la première fois que le régime nord-coréen est suspecté d’être derrière des cyber-attaques contre des infrastructures au sud de la frontière entre les deux pays. Deux piratages informatiques, en juillet 2009 et avril 2011, avaient déjà visé des banques de Corée du Sud ainsi que le système d’approvisionnement en eau. La Corée du Nord a toujours nié être responsable de telles cyber-opérations.

France 24 rapporte que La Corée du Sud estime ainsi que les cyber-soldats du Nord sont placés directement sous le commandement du “Bureau général de reconnaissance” qui est le service d’espionnage nord-coréen. Depuis l’accession de Kim Jung-un au pouvoir en avril 2012, cette unité est passée de 500 à 3 000 hackers à plein temps d’après les spécialistes sud-coréens.

En réaction à cette menace, Séoul a créé début 2010 un Centre de commandement de Cyberguerre, avec 200 personnes. Donc la Corée du Nord représente bien un danger pour son voisin du sud. Mais cette menace est loin de se limiter aux cyberattaques.

ATLANTICO : La Corée du nord fait partie des pays les plus fermés au monde. Comment expliquer les moyens technologiques dont elle dispose ?

EDOUARD PFLIMLIN : Si l’on prend comme exemple le programme balistique nord-coréen, il faut faire un peu d’histoire pour comprendre comment on été acquis ces moyens technologiques.

Le programme d’acquisition et de développement de missiles de la Corée du Nord aurait commencé vers 1975, selon l’IISS (International Institute for Strategic Studies) de Londres. A partir de cette date, Pyongyang a notamment importé d’Union soviétique des missiles Scud-B à courte portée et a développé à partir de cette technologie ses propres missiles, Hwasong-5 et Hwasong-6 en accroissant leur portée à respectivement 300 et 500 kilomètres. Ces missiles peuvent frapper des cibles dans toute la péninsule coréenne – un objectif tactiquement utile pour les dirigeants communistes, mais qui ne remplit pas un des objectifs stratégiques : pouvoir frapper des cibles au Japon, bases américaines comprises.

Aussi la Corée du Nord a décidé d’importer des missiles, probablement de Russie, pour développer à partir de 1988 le Nodong. Il a été testé à partir de 1993. Donnant satisfaction, il a commencé à être exporté à partir de la deuxième moitié des annés 1990, notamment en Iran et au Pakistan – respectivement renommés Shahab-3 et Ghauri. La Corée du Nord est ainsi devenu un Etat proliférant, accroissant l’instabilité de la planète. La portée de ce missile est de 900 kilomètres. Il peut toucher une partie des bases japonaises et américaines au Japon ou des objectifs civils. Mais le missile n’a été testé que sur 500 kilomètres. Aussi en 2010, Pyonyang a présenté une nouvelle version améliorée, le Nodong-2010, qui pourrait théoriquement atteindre 1 600 kilomètres et toucher Okinawa, dans le sud de l’Archipel.

Mais Pyongyang cherche aussi à se doter de missiles intercontinentaux depuis la fin des années 1980. Le missile Taepodong-1 a été testé le 31 août 1998, provoquant un choc, notamment au Japon, le missile passant au-dessus du territoire. Sous la pression internationale, Pyongyang accepta quelques mois plus tard, en 1999, un moratoire sur les tests de missiles à longue portée en échange de la levée des sanctions économiques instaurées par les Etats-Unis, moratoire auquel elle mit fin en 2006. Depuis, le Taepodong-1 n’a pas été testé. Reconnaissant ses limites opérationnelles, les ingénieurs nord-coréens ont planché sur une nouvelle version, le Taepodong-2, à partir des années 1990. Il a été testé pour la première fois en 2006. Mais le test de ce missile dont la portée serait d’au moins 4 000 kilomètres a échoué.

Un autre missile, le Unha-2 – dont on ne sait pas s’il est une réplique du Taepodong-2 ou s’il est un nouveau système – a été lancé en 2009. Ce fut également un échec. Mais selon l’IISS, son développment pourrait servir soit au lancement de petits satellites, soit comme missile à longue portée, entre 6 500 et 10 000 kilomètres. Un autre missile à plus courte portée (2 400 kilomètres), le Musudan n’a pas encore été testé et est en cours de développement.

On le voit donc : en matière de missiles c’est l’effet combiné d’importations et un processus « d’indigèneisation » et d’adaptation qui a permis de développer des technologies assez avancées.

ATLANTICO : Le regard occidental que nous portons sur ce conflit nous amène-t-il à considérer la Corée du nord comme un pays sous-développé, alors que ce n’est pas le cas ?

EDOUARD PFLIMLIN : Certes dans certains domaines la Corée du Nord semble avancée: nucléaire, missiles… Mais elle a tout d’un pays sous-développé : son agriculture très déficiente a conduit à de nombreuses famines et à la mort de millions de nord-coréens, l’industrie n’exporte rien hormis des armes et elle souffre de fortes pénuries d’énergie. Le développement économique n’est vraiment pas la priorité du régime communiste. On observe des phénomènes inquiétants : espérance de vie réduite, affaiblissement physique de la population…

ATLANTICO : De quels autres moyens la dictature nord-coréenne dispose pour menacer son voisin ?

EDOUARD PFLIMLIN : Le régime de Pyongyang mettant la priorité sur le militaire, priorité qui ne semble pas remise en cause par le jeune dirigeant Kim Jong-un, dispose de toute une panoplie de moyens.

Comme le souligne la dernière édition du « Military balance » du respecté Institut international pour les études stratégiques de Londres (IISS), la Corée du Nord dispose d’un stock de plutonium suffisant pour fabriquer de 4 à 12 armes nucléaires, et elle mène un programme d’enrichissement d’uranium qui lui permettrait d’avoir de la matière fissile pour une ou deux armes nucléaires supplémentaires chaque année.

Elle disposerait aussi du troisième arsenal mondial d’armes chimiques et peut-être des armes biologiques. Elle dispose aussi de moyens asymétriques: d’importantes forces spéciales avec 88 000 hommes, une artillerie à longue portée qui vise Séoul et d’autres villes sud-coréennes, et une flotte de mini-sous-marins !

Ajoutons qu’elle dispose sur le papier de la 4e armée mondiale avec 1,19 million d’hommes sous les drapeaux, dont 1,02 million pour l’armée de terre. Mais ces forces sont dans un piètre état. Les matériels sont souvent anciens, voire très anciens. Leur niveau opérationnel est mis en question.

ATLANTICO : Quels sont les éléments qui dissuadent Pyongyang d’attaquer son voisin du sud ?

EDOUARD PFLIMLIN : Tout d’abord la Corée du Sud a un important budget militaire de près de 29 milliards de dollars en 2012.

Ses armées sont parmi les mieux équipées en Asie de l’Est même si elles n’ont pas dissuadé des attaques surprises limitées de la part de la Corée du Nord comme la destruction de son navire « Cheonan » en mars 2010 ou le bombardement de l’île de Yeongpyeong en novembre 2010.

Mais ces attaques surprise ont conduit Séoul à vouloir améliorer ses capacités de dissuasion et de réponse aux provocations de Pyongyang. Ainsi elle développe des programmes de missiles et de missiles de croisière pour pouvoir frapper les bases nord-coréennes en profondeur. Elle a d’ailleurs allongé récemment la portée autorisée de ses missiles.

Elle déploie aussi un système antimissiles balistiques, certes moins performant que celui du Japon, mais qu’elle améliore sans cesse.

Mais surtout la Corée du Sud peut compter sur son allié américain qui déploie 28500 soldats en Corée, notamment près de la zone frontière. Ceci devrait conduire Pyongyang a bien réfléchir avant de lancer une attaque généralisée contre son voisin du sud.

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois

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