Le séisme du 11 mars, suivi d’un tsunami et d’accidents nucléaires graves a mis en lumière le rôle des forces d’autodéfense japonaises (FAD), nom officiel de l’armée japonaise, dans les contextes de catastrophes naturelles et industrielles de grande ampleur.

550 000 personnes évacuées. Près de 100 000 soldats ont été mobilisés, soit 40 % des effectifs des forces d’autodéfense. Aux côtés des forces de police, des services du ministère de la santé et des pompiers, ces soldats ont évacué plus de 550 000 personnes qui ont perdu leur logement à cause du tsunami ou qui vivaient dans un rayon de 30 km autour de la centrale nucléaire de Fukushima.

Appelées à des tâches très diverses, les FAD se sont concentrées sur l’évacuation des personnes mais aussi sur la recherche des disparus, la fourniture d’eau ou de nourriture aux rescapés. A ces tâches « traditionnelles » s’est ajoutée la lutte pour empêcher que les accidents dans la centrale nucléaire de Fukushima ne débouchent sur un nouveau Tchernobyl. Dans le cas japonais, notamment en utilisant des hélicoptères de transport lourd Chinook, les FAD ont tenté d’arroser certains réacteurs pour éviter une catastrophe dans cette centrale située à quelque 250 km de la capitale, Tokyo. Avec cette action, elles se substituaient d’ailleurs l’opérateur de la centrale, la société japonaise Tepco. « D’autres soldats [ont été] engagés au sol autour de la centrale avec des camions spéciaux de l’armée pour ‘arroser le réacteur n° 3 après une tentative avortée du canon à eau de la police, là encore pour cause de trop forte radioactivité‘ »indique Le Figaro. Le sens du devoir et l’abnégation sont forts dans l’armée japonaise. Certains ont été exposés à des rayonnements, leur vie est en danger.

Une réaction rapide. La montée en puissance des FAD dans cette crise a été très rapide, tirant d’ailleurs en partie les enseignements du précédent séisme d’ampleur à Kobe, en 1995. Le jour même de la catastrophe, le ministre de la défense japonais, Toshimi Kitazawa, a « ordonné l’envoi d’une équipe d’aide à grande échelle face au tremblement de terre (et) l’envoi d’une autre équipe pour faire face au désastre du réacteur nucléaire ». Le 13 mars, le premier ministre, Naoto Kan, ordonnait la mobilisation de 100 000 soldats des FAD et le 17 mars il faisait appel à 10 000 réservistes (sur les quelque 57 000 que compte l’armée japonaise).

« C’est une expérience extraordinaire pour les FAD. La mobilisation de 100 000 personnes – 180 000 si l’on compte le soutien logistique – est la plus large mobilisation des FAD depuis la seconde guerre mondiale« ,souligne une analyste du Stimson Center, un cercle de réflexion installé à Washington.

Ce déploiement de forces a été permis notamment grâce à l’article 83 de la loi sur les FAD de 1954 qui définit leur rôle en cas de désastre, et requiert de ses unités qu’elles répondent aux appels à l’aide des gouverneurs des préfectures pour combattre les incendies, les désastres liés aux tremblements de terre, les recherches des disparus, les sauvetages ou encore le renforcement des digues en cas d’inondation. C’est au gouvernement, qui en cas d’urgence est la seule autorité responsable pour s’occuper de la population, qu’il incombe en cas de catastrophe de coordonner et d’organiser les opérations de sauvetage avec le soutien de l’armée, les unités de la protection civile et parfois des acteurs internationaux. « En cas de catastrophe, une cellule de crise est mise en place au sein du cabinet du premier ministre », explique Céline Pajon, chercheuse et spécialiste du Japon à l’IFRI. Ainsi, comme le soulignent les professeurs Eric Seizelet et Régine Serra : « En cas d’accident nucléaire, et après proclamation de l’état d’urgence nucléaire, le premier ministre prend la tête d’un PC de commandement spécialisé. »

Les leçons du séisme de Kobe. Ce déploiement rapide a été facilité par deux facteurs. Le précédent de Kobe en 1995 et celui du séisme de Miyata en 2004 ont poussé à agir plus vite. « Dans ce dernier séisme, le gouvernement a décidé de mobiliser très vite les FAD, qui ont réalisé un tiers des sauvetages », souligne Céline Pajon. L’expérience nationale et internationale des FAD en la matière a facilité les opérations, même s’il est encore un peu tôt pour tirer un bilan définitif. La situation sur le terrain reste extrêmement difficile.

Alors que le nombre de morts a dépassé celui provoqué par le séisme de Kobe en janvier 1995 (plus de 6 400 morts), la comparaison de sa gestion par les autorités s’impose. « Après Kobe, on a cherché comment tirer mieux partie des Forces d’autodéfense, alors qu’auparavant elles ne venaient qu’en appoint des forces de police et de la protection civile », explique encore Céline Pajon.

Comme le souligne le Japan Times« dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre de Kobe, la confusion régnait, et pour de nombreuses personnes à Kobe, il semblait que personne à Tokyo n’était aux commandes ». « Cette fois-ci la réponse a été beaucoup plus rapide, grâce aux changements postérieurs à 1995 dans la façon dont le gouvernement répond aux désastres naturels. Les personnels des FAD sont arrivés rapidement. L’aide des gouvernements locaux, sous la forme de nourriture, eau, médicaments et secouristes, a été coordonnée rapidement. »

Une expérience internationale. L’autre facteur de réaction est l’expérience acquise lors de précédentes catastrophes internationales. La plus importante opération eut lieu en Indonésie, de décembre 2004 à mars 2005, le Japon « déployant 1 500 hommes, dépêchant des vaisseaux des FAD de retour de l’océan Indien pour livrer l’aide internationale, et envoyant en janvier 2005 une flottille à Aceh, sur l’île de Sumatra (…). Conséquence de son implication dans l’aide internationale après cette tragédie et de l’interventionnisme japonais, la mise en place d’une force d’intervention rapide de 4 100 hommes environ fut décidée en mars 2007. »

Plus récemment, d’autres opérations internationales ont été lancées : en Haïti début 2010 après le violent séisme qui a fait plus de 200 000 morts et à partir d’août 2010 après les gigantesques inondations au Pakistan. Mais c’est aussi dans l’autre sens, de l’étranger, que le Japon a reçu de l’aide.

Une coopération avec les Etats-Unis. Un des signes aussi que le gouvernement avait tiré les enseignements de Kobe, mais aussi peut-être des limites de l’action du Japon, fut l’acceptation rapide de l’aide étrangère, y compris celle très limitée de la Chine communiste, rival avec laquelle elle connaît d’importants différends territoriaux. L’aide militaire américaine était très limitée en 1995, pour des raisons à la fois logistiques et politiques. Cette fois-ci la mobilisation américaine est considérable et c’est l’opération conjointe nippo-américaine la plus importante jamais effectuée pour les FAD. Le département de la défense américain a lancé l’opérationTomodachi (« Amis ») peu après que le désastre a frappé le Japon et mobilisé des forces conséquentes, notamment autour du porte-avions USSRonald Reagan et sa flottille d’accompagnement, la IIIe force expéditionnaire des marines et des forces aériennes.

Ceci nécessite une étroite coopération sur le terrain des forces des deux pays. « Les forces militaires américaines ont acheminé dans la zone touchée par la catastrophe 900 membres des FAD et 250 véhicules, explique Céline Pajon. L’interopérabilité des forces japonaises avec celles des Etats-Unis s’est fortement accrue depuis les négociations 2005-2006 sur le redéploiement des troupes américaines basées au Japon avec l’augmentation des exercices en commun et le partage en commun de certaines bases. »
Le rôle des FAD reste central dans cette crise, ce qui montre le degré de légitimité acquis par l’armée japonaise dans la gestion des catastrophes naturelles. Depuis plusieurs années, les sondages d’opinion montrent que cette fonction d’aide et de secours en cas de catastrophes naturelles est considéré par les Japonais – à près de 70 % – comme le rôle premier de l’armée. Assez largement devant la fonction d’assurer la sécurité nationale.

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Les forces d’autodéfense (FAD) comptent environ 240 000 hommes et un budget d’une cinquantaine de milliards de dollars, soit un peu moins de 1 % du PIB japonais, beaucoup moins que les Etats-Unis ou même la France mais comparable au budget allemand : les dépenses par habitant sont ainsi deux fois plus faibles que celles des Français.

Leur point fort est la composante maritime avec 149 navires, dont de grands porte-hélicoptères de la classe Huyga qui font près de 200 mètres de long. L’armée japonaise est appelée FAD parce que la Constitution de 1946 interdit en principe au Japon d’avoir une armée. Son article 9 indique que : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’Etat ne sera pas reconnu. »

Toutefois les gouvernements japonais ont justifié l’existence d’une armée, notamment par la Charte de l’ONU, qui autorise la légitime défense face à une agression. L’armée japonaise a été recréée progressivement à partir des années 1950, et surtout depuis une loi de 1954, année officielle de naissance des FAD. Le Japon s’appuie sur l’alliance militaire avec les Etats-Unis, consolidée par deux traités de sécurité en 1951 et 1960.

Les deux pays coopèrent étroitement dans le développement de la défense antimissiles. C’est une armée professionnelle. Elle est de plus en plus appréciée, notamment pour son rôle en cas de catastrophes naturelles. Elle intervient aussi de plus en plus à l’étranger mais pas comme force combattante. Première depuis 1945, une base militaire japonaise sera opérationnelle en 2011 à Djibouti.

Site du ministère de la défense japonais et du Livre blanc (annuel) de la défense japonaise