Il y a maintenant en ce radieux début de l’été 2010 un peu plus de 60 ans qu’a été prononcée la déclaration Schuman (9 mai 1950), acte fondateur de la construction européenne.

C’est celle bien connue du ministre des affaires étrangères français de l’époque, Robert Schuman, un des pères de l’Europe. Comme l’indique l’encyclopédie en ligne Wikipedia : les Pères de l’Europe, appelés aussi Pères fondateurs de l’Union Européenne, sont un petit nombre d’hommes considérés comme les principaux architectes de la construction européenne. Au sens strict, ce surnom a été attribué par la presse et l’historiographie à un groupe historiquement défini de sept personnalités politiques qui ont joué un rôle fondateur en œuvrant de façon déterminante à la mise en place de la CECA et de la CEE, institutions aux origines de l’actuelle Union européenne. Il s’agit de l’Allemand Konrad Adenauer, du Luxembourgeois Joseph Bech, du Néerlandais Johan Willem Beyen, de l’Italien Alcide De Gasperi, des Français Jean Monnet et Robert Schuman et du Belge Paul-Henri Spaak . »

Il y en a eu d’autres, mais nous ne nous attarderons pas dans cette chronique sur ceux-là.

Nous avons choisi de nous pencher, brièvement, sur ce qui les a unis : buts communs, surtout valeurs communes, démocratiques, éthiques, et en particulier les valeurs chrétiennes car alors que l’Union européenne se cherche, il nous est paru intéressant de pointer sur ce socle commun à certains des pères de l’Europe, des valeurs qui sont aussi, au minimum, notre héritage culturel.

Un colloque, qui s’est tenu il y a quelques années à Metz en octobre 2007 et organisé par la Maison Robert Schuman et le réseau des Maisons des Pères de l’Europe, soulignait : « L’héritage religieux, primordial dans l’engagement européen de Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Joseph Bech ou encore de Paul van Zeeland, est en revanche moins prégnant dans la démarche européenne des laïcs Jean Monnet et Paul-Henri Spaak bien qu’ils partagent le même socle de valeurs humanistes. »

Intitulé « Robert Schuman et les Pères de l’Europe : Cultures politiques et années de formation », ce colloque s’interrogeait sur finalement les sources de l’actuelle Union européenne.

Nous ne détaillerons pas le parcours de tous ces hommes mais signalons ici une petit ouvrage réédité récemment commis par Gerlando Lentini « Aux racines chrétiennes de l’Union européenne ». Cet ouvrage se veut un « voyage rapide mais inédit aux racines chrétiennes de l’Union européenne, mené à la lumière du parcours humain et de l’engagement politique de trois grandes personnalités du XXe siècle que l’on peut considérer comme les pères de l’Europe : Schuman, Adenauer, De Gasperi. »

Indiquant brièvement les différentes étapes de cette construction politique unique dans l’histoire, il montre ce qui a uni ces grands hommes d’Etat, en particulier leurs motivations chrétiennes, résultats d’une éducation religieuse et d’un parcours spirituel marqué par une pratique religieuse régulière, notamment par la prière.

La rencontre entre ces trois hommes a d’ailleurs été qualifié par Robert Schuman lui-même de « moment providentiel » au sens chrétien, comme le rappelait il y a quelques années l’hebdomadaire La Vie .

« La présence simultanée au pouvoir en 1950 dans les trois principaux pays de ma future communauté européenne de leaders démocrates chrétiens – Georges Bidault et Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi – a nourri la légende d’une « Europe vaticane », d’une « internationale noire ». »

Contrairement à cette légende ces « trois hommes de la frontière » ne se sont rencontrés que plusieurs années après la Deuxième Guerre Mondiale. Ce n’est qu’au mois d’août 1949, à l’occasion d’un voyage en Rhénanie, en qualité de ministre des affaires étrangères, que Robert Schuman a rencontré pour la première fois le maire de Cologne, connu pour son hostilité au nazisme, qui allait devenir, le 15 septembre, Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne. De cette rencontre, une amitié s’est nouée entre les deux hommes d’Etat, fondée sur une volonté commune de réconciliation franco-allemande et de reconstruction spirituelle et politique de l’Europe occidentale. Alcide De Gasperi partageait les mêmes idées et la même foi. Cette conjonction a été dans notre histoire, comme l’a dit Robert Schuman, un « moment providentiel » .

Sur cette foi commune, un autre ouvrage, cette fois-ci tout récent « Prier 15 jours avec Robert Schuman » par le frère Dominicain de la Province Paul-Dominique Masiclat, met en évidence le lien profond entre les écrits, les actions et le christianisme de Robert Schuman.

L’auteur, en parcourant ses conférences et sa correspondance, tout en les remettant dans leur contexte, déchiffre l’inspiration évangélique de l’œuvre de Schuman. Et montre que Robert Schuman est le type même du chrétien en politique, dont le procès en béatification est d’ailleurs en cours. Un exemple tiré du livre vient à l’appui de cette démonstration. Le livre est organisé en 15 chapitres. Le deuxième chapitre, comme les autres, met en exergue un extrait tiré d’un écrit de Robert Schuman, dans ce cas il s’agissait de « Pour l’Europe » : « Nous voilà donc ramenés à la loi chrétienne d’une noble mais humble fraternité. Et par un paradoxe qui nous surprendrait, si nous n’étions pas chrétiens, inconsciemment chrétiens peut-être – nous tendons la main à nos ennemis d’hier non simplement pour pardonner mais pour construire ensemble l’Europe de demain (Pour l’Europe, p42) ».

Paul-Dominique Masiclat montre que : « en embrassant la carrière politique, Schuman embrassait clairement cette tâche précise : mettre en place des structures de vie qui renforcent le bon voisinage, la fraternité et l’amitié entre les nations européennes. Quant aux souvenirs et blessures profondes d’un passé plein de turbulences et qui font obstacle à la paix, il faisait justement confiance aux paroles du Ressuscité : « Va te réconcilier avec ton frère » (Matthieu 5,40)… « 

N’est-ce pas justement ce qu’a fait Schuman en proposant de créer la Communauté du Charbon et de l’Acier (CECA) entraînant la réconciliation entre les deux frères ennemis France et Allemagne !

Mais ce petit livre du frère Dominicain ne nous éclaire pas seulement sur ce qu’a été l’inspiration chrétienne de Schuman (l’autre ouvrage cité plus haut nous évoquant l’inspiration chrétienne des chanceliers allemand et italien), il nous montre aussi ce qui permettrait de cimenter une Europe souvent désunie.
Même si la crise économique actuelle a permis aux Européens de mieux se coordonner, le petit ouvrage de Masiclat rappelle que Schuman avait écrit dans un article de 1953 « L’unité spirituelle a été inscrite comme une vérité primordiale qui justifie l’action entreprise en commun. Cette vérité doit inspirer et guider toute la politique européenne. Il faut donc qu’elle soit présente à tous les esprits dans le peuple et autant que chez ses dirigeants » (« L’Europe est une communauté spirituelle et culturelle », article, 1953) .

Ces propos me rappellent ceux que j’avais recueillis avec une amie religieuse Carole Monmarché devenue Sœur Elisabeth, auprès d’un grand européen et profondément chrétien qu’a été mon grand-père Pierre Pflimlin, député et président du Parlement européen (entre autres) : « quels sont donc les fondements de l’Europe si ses frontières géographiques ne sont pas ce qui les définit ?
Pierre Pflimlin : J’ai souvent réfléchi à ce que peut être le fondement de l’Europe. Est-ce que cette base peut être l’économie ? Non. L’économie oppose les pays les uns aux autres car les intérêts sont divergents. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas bien fait de faire une communauté économique pour essayer de surmonter ces divergences. Et on arrive en effet à les dépasser par des compromis. Mais on ne peut dire que l’économie soit une source d’unité. Est-ce que c’est la politique au sens de la politique étrangère ? Non plus. Car chacun des pays a une tradition différente… Où est alors l’élément d’unité ?
Il est dans la culture, c’est-à-dire dans les valeurs de la civilisation judéo-chrétienne. Certains vont mettre plus l’accent sur les valeurs chrétiennes, d’autres sur les valeurs de la Renaissance comme l’humanisme. Certains insistent sur le Siècle des lumières, le rationalisme, la liberté individuelle et la démocratie. Quoiqu’il en soit, il y a là un ensemble de valeurs qui nous sont vraiment communes… « 

Et Pierre Pflimlin ajoutait un peu plus loin : « ment commun n’est pas d’ordre économique ou politique, mais d’ordre intellectuel ou spirituel. Le facteur d’unité de l’Europe, c’est le souci de l’esprit. Si on arrivait à créer dans la jeunesse un certain enthousiasme pour cette idée ce serait magnifique.

Dans un autre texte, très antérieur, « Responsabilité du chrétien dans la vie politique », Pierre Pflimlin indiquait quelques idées centrales pour « guider l’action des chrétiens de notre temps engagés dans la vie politique. Leur préoccupation essentielle me semble devoir être celle de l’unité. Le paradoxe de notre époque, c’est que le monde va vers l’unité, mais qu’en même temps il est en proie aux divisions les plus profondes que l’humanité ait jamais connues. La mission des chrétiens et singulièrement de ceux dont l’espérance se nomme catholicité, est d’être au premier rang dans la lutte contre les forces de division – l’esprit de classe, le nationalisme, le racisme – et de conduire les hommes, dans la liberté, vers l’unité de la cité puis, à travers de plus vastes communautés, vers l’unité du monde. »

Et pour conclure, laissons la parole à Paul-Dominique Masiclat : « L’œuvre de réconciliation est encore inachevée. L’immensité des tâches à accomplir ne diminue en rien l’immensité des tâches accomplies. L’action de grâce embrasse tout, remémore le passé et espère en un avenir illuminé par Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient. »

 

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