Jeunes filles en 2016.

« On passe sa vie à guérir de son enfance », pensait Jacques Brel. Les épreuves de l’enfance furent diversement constituantes ; toujours peut-on guérir de ses manques.

Les adolescents et jeunes majeurs accueillis par l’aide sociale à l’enfance et ses associations partenaires, notamment dans les services éducatifs d’hébergement individualisé, ont besoin de soutien pour devenir plus essentiellement ce qu’ils sont. (Prolongeant Pindare, Kant écrit que « l’homme devient homme par l’éducation »).

Ils ont été confrontés, pour certains dès leurs premières années, à des carences affectives ou éducatives, du fait notamment des problèmes de santé de leurs parents (maladie, toxicomanie, dépression…) , de leurs difficultés sociales (précarité, mal-logement…) ou de leur parcours transculturel cahotique.

Adolescents, les services de « pré-autonomie » (auto, nomos) se proposent de les aider, étymologiquement, à se gouverner eux-mêmes.

  • Les uns, suite à ces formes de désaffiliations affectives et sociales, manquent d’estime d’eux- mêmes.
  • D’autres, qui ont été artificiellement bercés par un air du temps où le désir du consommateur est flatté, où les pulsions du spectateur sont alimentées, où l’instant numérique impose sa pseudo-urgence , où l’image illusionnante (notamment celle, addictive, des jeux video) prend le pas sur la parole structurante, peuvent avoir un profil assez border line, dénué de surmoi.(Où le ça entraîne le moi dans la toute-puissance du principe de plaisir ; cf le psychiatre Jean-Pierre Lebrun sur le leurre des « satisfactions saturantes »).

Les jeunes qui ont le premier profil, fragilisés (on pense notamment à une jeune fille anorexique), trouvent dans leurs intervenants éducatifs une écoute et un intérêt qui peuvent les réconcilier avec eux-mêmes (« si tu me crois, tu me sauves », écrit Sartre dans Huis Clos).

Parler de leur vécu familial à un tiers (cf. Jacques Lacan) leur permet de se penser (la consubstantialité de la parole, de la pensée et de l’être) ; de se réapproprier leur histoire (« écoutez-moi », disait Emmy à Freud) ; de déposer une part de leur ressentiment («  ni renoncement, ni ressentiment », postule Nietzsche).

Leur auditeur, dans un certain lien, une relation d’empathie, valorise leur résistance et leur résilience ; dont certains font preuve dans leur apprentissage de la langue française et leur acculturation ; d’autres dans la prise en charge du logement qui leur est confié ou de leur quotidien (hygiène, rythme de vie, démarches administratives…) ; d’autres encore dans la conduite ou la reprise d’une formation, souvent en alternance, qui a l’avantage de leur faire rencontrer une équipe professionnelle et des clients ou des usagers (utilité et reconnaissance sociales ; favorisables également par des clubs sportifs ou artistiques).

Cela ne va pas sans phases de déprime (par exemple pour cette jeune fille qui laissait monter sur le plancher de sa chambre une marée d’habits empilés), avec perte de sommeil ou au contraire léthargie (voire inversion nuit-jour), avec un peu d’anémie ou un peu de boulimie, avec susceptibilité ou irritabilité, avec du découragement ou du laisser-aller ; avant de retrouver un regain de dynamisme.

Les jeunes qui ont le second profil (désinvoltes, de l’italien desinvolto, sans voûte) peuvent représenter non loin d’un sur cinq des jeunes accueillis. Ils renâclent quand on oppose à leurs velléités d’indépendance trop précoce les réalités de l’interdépendance humaine et sociale. Il leur arrive de contourner les règles, tant de leur hébergement (en terme d’horaires de visites, d’aménagement du lieu ou de respect du voisinage) que de leur situation scolaire ou professionnelle (retards, absentéisme, parfois des passages à l’acte violents physiques ou verbaux notamment avec leurs pairs). (Une jeune fille entreprit même de sous-louer le studio en le laissant à un jeune couple).

Les interventions éducatives, qui allient confiance et contrôle avec de possibles sanctions, leur apprennent les conciliations qu’ils doivent opérer (les limites de la loi, des règles contenantes, cf Levi-Strauss puis J. Lacan) ; ainsi que l’interaction potentiellement porteuse entre les milieux dans lesquels ils évoluent : équipe éducative, habitat, formation, emploi ou services d’insertion professionnelle ou éducateurs de rue ; voire la police et la justice pour les plus marginaux ; plus généralement la cité, la société, avec sa et ses cultures.

D’un profil ou de l’autre, au bas mot un ou deux sur dix de ces jeunes ont tendance à se réfugier dans le cannabis, qui détourne des soucis, mais qui est in fine anxiogène et dépressiogène ; qui aide à s’endormir mais qui se substitue vite (avec création d’un manque) aux neurotransmetteurs du sommeil. Pouvoir évoquer avec leur intervenant éducatif les bénéfices apparents qu’ils en tirent et, peu à peu, les effets secondaires néfastes (évitement, dépendance psychologique) peut favoriser leur prise de distance par rapport au produit.

Beaucoup apprennent aussi de leur suivi éducatif régulier, basé sur des rencontres individuelles souvent hebdomadaires, un nouveau rapport au temps ( la co-présence latente d’un rendez-vous à l’autre est en soi aussi créatrice que les rendez-vous eux-mêmes).

Les uns, quittant une certaine inhibition, y découvrent une durée qu’ils façonnent enfin dans la continuité, la pérennité, où ils se construisent avec courage par marches successives (la consubstantialité de l’être et du temps).

Les autres peuvent y prendre conscience que la pluie des instantanés les éloignait de l’appréhension de leur existence ; ils commencent à se déprendre de l’immédiateté et de l’impatience inhérente à leur ancienne intolérance à la frustration (cf Aliénation et Accélération, de Hartmut Rosa, et la « modernité liquide » diagnostiquée par Zygmunt Bauman) .

Quand, avec certains de ces derniers jeunes, le service éducatif se trouve contraint à renoncer en mettant fin prématurément à la prise en charge pour ne pas avaliser et cautionner des errances réitérées, l’espoir demeure que cet arrêt sera un jour assimilé et intégré par le jeune sujet.

Puissent-ils tous, mûris après cette période d’accompagnement dans une juste distance, connaître des relations familiales et amicales restaurées et en créer de nouvelles, en se sentant à leur place, grâce à l’appropriation de leur propre richesse personnelle et relationnelle, leur être avec autrui.

Philippe Morel

Sciences-Po Paris

éducateur spécialisé en région parisienne