Un avion de transport militaire A400M au décollage. Source : Airwolfhound
Un avion de transport militaire A400M au décollage. Source : Airwolfhound

Un sommet des 28 chefs d’Etat et de gouvernement européens se réunit, les 25 et 26 juin prochains, avec comme grande thématique les questions militaires et les moyens de faire progresser la défense européenne. Pourtant, depuis le dernier sommet de décembre 2013 consacré à ces questions, les progrès sont plutôt limités, même s’il y a eu des avancées en termes opérationnels ou de réflexion. Ainsi, les quatre projets capacitaires, définis comme majeurs lors du sommet de décembre 2013 (drones, ravitailleurs aériens, satellites de communication, cyberdéfense), avancent mais de façon très inégale.

 

Or il est nécessaire de continuer à faire progresser l’Europe de la défense. Pourquoi ? La réduction constante des dépenses de défense en Europe depuis 20 ans, – avec 22 % du PIB mondial, la part des dépenses militaires de l’UE ne représentait plus en 2013 que 18 % des dépenses mondiales – alors que les autres pays du monde, en particulier en Asie, les augmentaient, a conduit la plupart des pays européens à une quasi impuissance militaire relative se traduisant par l’incapacité de prendre l’initiative d’opérations et l’obligation de se contenter d’accompagner a minima des opérations lancées par d’autres, soulignait début juin une note de la Fondation Schuman. Les Etats européens, même les plus puissants, ont de moins la capacité et l’ensemble des moyens pour s’engager dans des opérations à risques, comme le montre même le cas de la France à l’extrême de ses capacités. Les dernières interventions en Libye puis au Mali ont clairement montré leurs limites et le besoin d’une assistance extérieure, celle des Américains.

 

Par ailleurs, les Etats-Unis redéploient leur dispositif militaire mondial vers l’Asie et le Moyen-Orient affaiblissant l’engagement américain en Europe. Or les États d’Europe sont encore dépendants de l’allié américain dans le cadre de l’OTAN pour leur défense collective, ce qui accroît les incertitudes si le désengagement américain devait se poursuivre. La question de la capacité des Européens à défendre leurs intérêts par eux-mêmes se pose de plus en plus. Or, les possibilités d’action commune des Européens sont très faibles, les Européens ne peuvent par exemple mener d’opérations militaires extérieures de grande ampleur reconnaissent la plupart des experts militaires.

 Menaces protéiformes

Pourtant, les menaces sont multiples : terrorisme international, conflits à l’est et au sud de l’Union européenne, défis des migrations internationales, changements climatiques et environnementaux, prolifération nucléaire et balistique…

 

Les Européens et leurs leaders politiques doivent prendre conscience qu’alors que l’environnement sécuritaire de l’Europe se dégrade rapidement et alors que les menaces sont de plus en plus communes, rendant l’échelon national très largement inopérant, il n’y a pas d’alternative à la mise en commun de leurs forces pour faire face à ces défis qui pourraient menacer l’existence même d’une Europe en panne de projet politique. Il n’est plus temps de tergiverser et de se replier sur les prés carrés nationaux.

Quelles sont les chances d’avancées au sommet ?

 

Selon les informations de Bruxelles 2, site spécialisé sur l’Europe de la défense :

« le texte des conclusions préparées pour le Sommet, dans le domaine de la défense, est, pour le moment, plus que réduit. Il se limite à quelques paragraphes, plutôt succincts, qui englobent autant les questions de PSDC que de terrorisme, dans un langage assez convenu ». Cette absence de progrès sensibles à attendre s’explique par une « absence de dynamique des Etats membres ». Il n’y a plus de volonté politique des Etats, y compris de la France, pour donner une nouvelle impulsion à une défense européenne, dont l’OTAN a repris le leadership, si elle l’avait d’ailleurs un temps abandonné…

 

Comment avancer ?

Il semble nécessaire qu’il y ait tant des progrès dans le domaine de la réflexion stratégique que dans celui de projets industriels militaires concrets et structurants.

Un des problèmes que rencontrent les Européens est le manque d’une vision commune des enjeux stratégiques et des objectifs communs. Un Livre Blanc européen, définissant une Stratégie générale de sécurité – celle de 2003, légèrement actualisée en 2008, ne reflète qu’imparfaitement les enjeux présents – avec des objectifs à atteindre en termes de capacités, est indispensable pour unir la pensée stratégique, fixer les priorités en matière de défense et aussi faire preuve de pédagogie vis-à-vis d’une opinion publique européenne favorable à l’Europe de la défense mais pas toujours au fait de l’état des menaces et consciente de l’impératif pressant de l’unité. Ce Livre Blanc peut, dès lors, être l’occasion d’aborder la question d’une armée européenne, projet évoqué en début d’année par Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne.

A ce travail conceptuel doit d’ajouter le développement de nouveaux grands programmes capacitaires, sur le modèle de l’avion de transport militaire européen 400M, qui malgré ses déboires récents, reste un grand succès.

Il existe par exemple en Europe six grands chantiers européens capables de fabriquer des sous-marins et/ou de très grands bâtiments de surface. Il faudrait lancer de grands programmes communs en matière navale et peut-être rationaliser cette dispersion des efforts de défense. De même, dans le domaine des blindés, la création d’un char lourd européen serait utile alors que la menace existe sur le flanc est de l’Union européenne avec l’expansionnisme militaire russe (conflit ukrainien, modernisation rapide de l’armée).

Enfin dans le domaine aérien, si l’Europe progresse sur les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) pour remplacer à terme les Reaper d’origine américaine, elle doit avancer sur les drones de combat (UCAV) qui représentent l’avenir et où elle accuse un retard sur les Etats-Unis.

Il faut aussi, dans ce contexte, accroître les moyens de l’Agence européenne de défense (AED), un des organes de l’Europe en mesure de fédérer les efforts industriels militaires. Au delà des enjeux capacitaires et géopolitiques, il en va de la survie d’un secteur industriel essentiel, celui de l’armement. Un peu plus de 65 ans après la déclaration Schuman (9 mai 1950) sur l’Europe, l’idée reste valable : « L’Europe (…) se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait.»

 

Edouard Pflimlin

Journaliste au Monde.fr, chercheur associé à l’IRIS, et membre du conseil d’administration de l’Association Jean Monnet