Une île de l'archipel des Spratleys.
Une île de l’archipel des Spratleys.

La Chine construit une piste d’atterrissage sur le récif de Fiery Cross, appelé Yongshu par les Chinois, dans l’archipel disputé des Spratleys en Mer de Chine méridionale, a rapporté le 20 novembre la société d’études de défense britannique IHS Jane’s Defence. Cette nouvelle peut paraître secondaire. Les îles, îlots et récifs, qui forment cet archipel étendu sur 410 000 kilomètres carrés, n’ont eux mêmes qu’une superficie de… 5 kilomètres carrés. Pourtant, c’est une zone de vives tensions internationales. Une étude du Centre d’Etudes Supérieures de la Marine française (CESM) souligne que les Spratleys « sont considérées comme un des points chauds du monde, une zone probable de conflit, (même si elles) sont peu connues du grand public. »

Cette construction est significative de « l’expansionnisme chinois » dénoncé par ses voisins, comme le Vietnam, dans une région du monde, qui semble bien loin des préoccupations occidentales.

De quoi s’agit-il ?

Les travaux ont débuté il y a trois mois sur le récif. L’île mesure 3 km de long et 200 à 300 mètres de large, selon IHS Jane’s Defence, qui s’appuie sur des images satellite d’Airbus Defence and Space Imagery, le 8 août et le 14 novembre 2014. « C’est le quatrième projet de ce genre lancé par la Chine dans les îles Spratleys au cours des 12 à 18 derniers mois et c’est de loin le plus ambitieux », ont expliqué les signataires de l’article. Les navires qui réalisent les opérations de dragage créent également « un port à l’est de la barrière de corail qui semble être assez grand pour recevoir des pétroliers et des grands navires militaires de surface », indique Jane’s.

La Chine n’est nullement gênée par ce nouveau projet. Ce chantier « est complètement légitime et justifié », a assuré lundi 24 novembre le général Luo Yuan, de l’Armée populaire de libération (APL), cité par le quotidien Global Times. La Chine revendique en effet des droits historiques sur l’archipel des Spratleys. « La Chine prétend que des pêcheurs chinois fréquentent la mer de Chine du Sud depuis des époques aussi reculées que la période des Trois Royaumes (220-265) », indique le CESM. Mais « même si ces faits sont probables, force est de constater que la mer de Chine méridionale a été explorée tardivement car il a fallu attendre l’invention de la boussole et l’amélioration des techniques de navigation pour permettre aux navires des explorateurs de naviguer entre les récifs coralliens sans risquer de s’y briser », souligne le CESM. Difficile de dire qui a été le premier à s’aventurer dans cette zone.

Aussi, la Chine n’est pas seule à émettre des revendications sur les Spratleys. Taïwan, les Philippines, la Malaisie, Brunei et le Vietnam se disputent avec Pékin la souveraineté sur ces « territoires ».

 

Carte de l'archipel des Spratleys. A gauche, Fiery Cross Reef. Source : Central Intelligence Agency
Carte de l’archipel des Spratleys. A gauche, Fiery Cross Reef. Source : Central Intelligence Agency

Pourquoi de telles revendications ?

 

La mer de Chine méridionale sert de voie de passage entre l’Asie orientale, l’océan Indien et l’Europe. C’est donc une artère stratégique pour le commerce mondial dont dépend beaucoup l’économie chinoise. 90 % du commerce extérieur de la Chine et un tiers du commerce mondial traversent cette région.

Mais la possession par un Etat de territoires, même minuscules, justifie ses prérogatives sur une certaine étendue d’eaux territoriales et de Zone économique exclusive (ZEE). C’est pourquoi, la Chine, qui a une ZEE de 880 000 km² convoite les 3,5 millions de km² de la mer de Chine méridionale. L’intérêt est économique. Les deux archipels ont d’abondantes ressources naturelles : des réserves de guano évaluées à plusieurs millions de tonnes, des produits marins variés. Il y aurait aussi d’importantes réserves d’hydrocarbures.

L’intérêt est enfin stratégique : « Ceci est particulièrement vrai pour la Chine. Il n’est que de constater comment la Chine augmente ses capacités sous-marines dans la région, notamment en créant une base de Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) dans le port naval de Sanya, au sud de l’île de Hainan », explique le CESM.

 

Faut-il s’en inquiéter ?

Le vaste complexe du récif de Yongshu « semble avoir été conçu pour forcer les autres parties à abandonner leurs revendications, ou tout du moins à doter la Chine d’une position bien plus forte si des négociations devaient avoir lieu sur ces différends » territoriaux, juge IHS Jane’s Defence. Et de souligner que « la Chine a déjà montré qu’elle était prête à dépenser sang et argent pour faire valoir ses revendications territoriales dans cette région. »

En 1988 un accrochage sérieux entre les marins vietnamiens et chinois fait 70 victimes et cause la perte de trois bateaux vietnamiens, les positions chinoises aux Spratleys en sont renforcées.

Il y avait eu un précédent dans un autre archipel, celui des Paracels, situé plus au nord. « En 1974, lorsque la République populaire de Chine, profitant de la faiblesse des Sud Vietnamiens, envahit le groupe du Croissant, les combats font 71 morts ! » Aussi, en 1975, le Vietnam est unifié, Hanoï proteste et occupe en avril 7 des îles des Spratleys sur les 37 que compte l’archipel.

 

La politique chinoise va-t-elle se poursuivre ?

Si l’on se réfère encore à l’exemple des Paracels, Pékin a aussi récemment construit une piste d’aviation sur une île que la Chine nomme Yongxing, qui est également revendiquée par Taïwan et par le Vietnam. Les tensions bilatérales ont fortement augmenté depuis l’annonce début mai 2014 par Pékin du déploiement d’une plate-forme de forage pétrolier en eau profonde dans les eaux contestées près des Paracels, un acte décrit par les Etats-Unis comme « provocateur ». D’importantes manifestations anti-chinoises ont eu lieu au Vietnam fin mai. Le Vietnam a accusé fin mai un bateau chinois d’avoir fait couler des pêcheurs vietnamiens, retrouvés sains et saufs, un incident qui a ravivé les tensions.

Etant donné la supériorité qualitative et quantitative de la marine de guerre chinoise dans la région, avec notamment la mise en service d’un porte-avions, les autres Etats riverains auront de plus en plus de mal à faire valoir leurs droits. Une telle situation pousse d’ailleurs les Etats riverains à renforcer leurs forces navales, notamment sous-marines, faisant craindre une nouvelle « course aux armements », mais les budgets militaires de ces pays sont trop faibles pour contrer le mastodonte chinois, quelque 150 milliards de dollars de dépenses de défense.

Aussi certains se tournent vers d’autres pays, comme l’Inde pour le Vietnam (lire l’article de François Bougon) ou les Etats-Unis pour les Philippines. Il s’agit d’une tendance de long terme du régime de Pékin que de consolider ses positions maritimes et de se constituer un réseau de bases navales pour asseoir son influence internationale.

Significativement, une autre information parue la veille dans la presse sri-lankaise, le 19 novembre, indiquait que Pékin allait « mettre en place une base navale au Sri Lanka dans le cadre d’un plan de la Chine visant à établir 18 nouvelles bases navales dans la région de l’océan Indien. »

Article publié initialement sur Lemonde.fr

http://abonnes.mobile.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/11/24/pekin-avance-ses-pions-en-mer-de-chine-meridionale_4528263_3216.html

 

Sources :

http://cesm.marine.defense.gouv.fr/content/download/3846/54920/file/Iles%20Spratley%20et%20Paracels.pdf

http://cesm.marine.defense.gouv.fr/content/download/3846/54920/file/Iles%20Spratley%20et%20Paracels.pdf

http://lankaherald.com/2014/11/19/china-to-set-up-naval-base-in-sri-lanka/

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/10/27/hanoi-se-tourne-vers-new-delhi-pour-contrer-pekin_4512915_3216.html?xtmc=paracels&xtcr=1