Jean-Marie Collin est consultant sur les problématiques de défense. Son expertise couvre la prolifération et la dissuasion nucléaire, les technologies militaires, les transferts d’armements, les enjeux environnementaux. Il a publié de nombreux articles pour des think-tank européens et américains. Après avoir écrit La Bombe, l’Univers opaque du nucléaire (Autrement, 2009), il publie Arrêtez la Bombe ! (Le Cherche Midi, 2013). Il est directeur France de l’organisation Parlementaires pour la non-prolifération nucléaire et le désarmement (PNND).

Il a été interrogé le 14 mai dernier sur la dissuasion nucléaire française dans le cycle « Dissuasion » mis en place par la commission de la Défense de l’Assemblée Nationale.

M. Collin a bien voulu répondre à nos questions sur l’avenir de la dissuasion nucléaire française et sur la possibilité d’un monde dénucléarisé.

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Pourquoi êtes-vous favorable à la fin de la dissuasion française ?

Les principales raisons pour lesquelles je suis favorable à l’élimination des armes nucléaires :
L’inutilité : De nombreuses études montrent clairement l’inutilité de ces armes (cf le livre de Ward Wilson, 5 Myths about nuclear weapons) et l’exemple de l’Ukraine vient une nouvelle fois le démontrer. Supposons, pour les besoins du raisonnement, que l’Ukraine ait gardé les 1900 armes nucléaires stratégiques qui sont restées sur son territoire lorsque l’Union soviétique s’est disloquée et disposait des codes pour les utiliser. Nous aurions été il y a quelque jours face à deux Etats dotés d’armes nucléaires (Russie, Ukraine), qui allaient tester la volonté de l’autre. Deux hypothèses émergent alors : Soit nous arrivons à l’utilisation de ces armes, engendrant une catastrophe mondiale ; Soit l’un des deux décide de ne pas les utiliser, affirmant une nouvelle fois les failles de la dissuasion nucléaire…
Les conséquences humanitaires : Il est admis à la fois par tous les Etats (y compris la France), des ONG (CICR en tête) et des organisations internationales (ONU, OMS, FAO, …, qu’en cas de détonation d’une arme nucléaire, il serait impossible de pouvoir y faire face. Par détonation, il faut entendre autant le cas d’un conflit nucléaire, d’un accident ou d’un acte terroriste. C’est devant ce danger que des Etats (146 étaient présents à la seconde conférence intergouvernementale au Mexique en Février 2014 ; la troisième est prévue les 8 et 9 décembre à Vienne) ont décidé de lancer des initiatives et des conférences sur l’impact humanitaire des armes nucléaires pour accélérer le processus de désarmement nucléaire.
La légalité internationale : Trop souvent, les parlementaires et un certain nombre d’experts et de journalistes croient que l’arme nucléaire est un fait acquis. Ce serait une arme que la France a le droit de posséder (véridique sur le plan légal au regard de l’article XI du TNP). Mais c’est oublier que ce droit n’est que temporaire et que la France a l’obligation, selon l’article VI du TNP, de parvenir au désarmement nucléaire. Cette obligation la France l’a souscrite à plusieurs reprises, comme en 2010 par exemple, en acceptant la rédaction d’un document Final de la conférence de Révision du TNP, dans lequel, Paris s’engageait à aller vers un monde sans armes nucléaires, en réalisant un certain nombre d’actions de désarmement et d’actes politiques fort (22 mesures exactement).
Il reste évidemment la question du coût. Celui-ci n’est pas la première raison de cette opposition à l’arme, mais il est évident que la dissuasion nucléaire coûte extrêmement chère, ces programmes sont à chaque fois remis en retard et avec un dépassement important. Les exemples sont notamment ceux des SNLE-NG ou celui du programme Simulation (lancé en 1995 et qui était annoncé pour moins de trois milliards d’euros). Dix-huit ans plus tard les retards se sont accumulés, le démarrage prévu en 2010 se fera en 2014 et le coût est de 7,2 milliards d’euros. Ce sont les exemples les plus parlants. Quand aux coûts du démantèlement (des SNLE, missiles, usine de production, sites d’essais, …) ceux-ci devront bien être payés et sont simplement « inchiffrables ».

Ne pensez-vous pas que l’évolution récente des menaces – nucléaire iranien, regain en force de la Russie, prolifération nucléaire dans le monde – justifie encore le maintien d’une force de dissuasion, peut-être seulement sous-marine ?

Les exemples que vous donnez sont « étranges ». Concernant l’Iran ces menaces ne sont pas fondées. Ce pays ne possède pas d’arme nucléaire, même si sans aucun doute Téhéran a cherché à devenir un Etat du seuil, c’est-à-dire capable de créer une arme. Aujourd’hui, un accord intérimaire a été mis en œuvre et il faut tout faire pour que celui-ci soit une réussite, démontrant bien que la diplomatie est une force bien supérieure aux armes. Et cela pourra se faire à condition que la possession d’armes nucléaire par Israël soit également abordée. La Russie se réorganise militairement, réinvestit après plus d’une décennie de laisser aller. En parallèle, il faut bien noter que la France est en phase de modernisation constante depuis 1995 : SNLE-NG, nouveaux missiles balistiques M51, ASMP-A, nouvelles ogives nucléaires TNA et TNO, Rafale et arrivée des SNA Barracuda vers 2017. La composante sous-marine sera certainement la dernière composante française, signifiant que la composante aéroportée sera prochainement abandonnée. Malgré tout, pour lutter efficacement contre la prolifération, il faudrait que les États nucléaires commencent par respecter leurs engagements et arrêtent de présenter leur arsenal comme leur meilleure garantie de sécurité…

Pourquoi pensez-vous que le débat sur la dissuasion est bloqué en France ?

Non le débat sur la dissuasion (donc les moyens de sa mise en œuvre) n’est pas bloqué. Par contre le débat sur l’utilité de ces armes et sur le désarmement nucléaire, lui, est bloqué. Du moins, il commence un peu à se débloquer en France, mais principalement grâce aux actions de plaidoyer faites par des ONG et des associations de la société civile (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires – ICAN, Armes Nucléaires Stop), aux études réalisées par des centres de recherches indépendant (GRIP, Observatoire des armements). Les raisons de ce blocage tiennent à la fois à ce mythe du consensus où les députés refusent de s’exprimer pleinement, à leur absence de connaissances due à un manque d’information sur ces domaines et à un lobbying intense de la part des industriels. Les réunions en urgence, réalisées ces dernières semaines par les industriels face à une possible baisse du budget de la défense, sont bien la preuve de cette pression.

L’opposition à sa disparition est-elle partagée par tous les partis politiques ?

Non. Hormis clairement le parti EELV et le Parti communiste, les autres (PS, UMP et UDI) ne souhaitent pas la disparition de l’arme nucléaire. Mais cette position doit être relativisée lorsque l’on observe les attitudes et actions de nombreux parlementaires. L’UDI (dont son président Hervé Morin, ancien ministre de la défense) appelle désormais clairement à l’élimination de la composante aérienne (point 6 de son programme défense révélé fin 2013). Des parlementaires de l’UMP ont multiplié les interrogations concernant les choix budgétaires faits lors de Loi de programmation militaire. Au PS, les voix sont aussi dissonantes, entre un ancien Ministre de la défense, Paul Quilès, qui appelle à l’élimination de ces armes et des parlementaires qui demandent un basculement des fonds de la dissuasion vers les forces conventionnelles. Il faut également voir que même du côté des militaires, il y a une volonté d’engager des actions fortes dans ce sens.

Si la dissuasion disparaît, ne craignez-vous pas des possibilités de pression, voire de graves menaces, sur notre pays ?

Des menaces et des pressions de qui ? Je pense qu’il faut arrêter de jouer à la recherche constante de peurs et donner de vrais exemples. La Russie ou la Chine ne nous menacent pas (nous leur vendons des systèmes d’armes, des technologies duales comme une usine de retraitement des combustibles irradiés pour Pékin), ni même l’Iran qui ne dispose en rien des moyens de nous attaquer. La vraie menace pour notre territoire est terroriste. Il y a une tendance grave à vouloir faire croire qu’en 2014, la France serait plus en danger qu’au début des années 1980, en pleine Guerre froide, où il y avait alors une réelle menace de guerre nucléaire entre les forces du Pacte de Varsovie et de l’OTAN. Il faut être un minimum réaliste, le monde a changé, la France n’est plus seule, elle fait partie d’une Europe politique, qui dispose d’une défense commune (même très faible), est membre d’une alliance militaire (OTAN), le tout dans un monde économiquement globalisé.

Quelles alternatives proposez-vous en matière d’équipements militaires (missiles de croisière par exemple…) pour assurer une dissuasion suffisante face à d’éventuels ennemis ?

Tout d’abord, il serait temps de renforcer les actions et les moyens en terme de pression diplomatique et non plus uniquement de penser en terme d’action militaire. Et surtout, il faut aussi s’interroger sur les causes et ne pas s’en tenir aux conséquences : la France également exerce des menaces sur d’autres pays, contribue au chaos. Ne devrait-on pas chercher à multiplier les coopérations plutôt que la compétition ? L’interdépendance, par exemple, peut permettre de réduire la menace… C’est une politique globale de sécurité qui est à revoir avec nos partenaires et il faut s’interroger réellement par exemple sur les conséquences que des ventes d’armes peuvent avoir à moyen et long terme en termes de prolifération ou de perpétuation des tensions par exemple. Parallèlement, oui, l’augmentation des moyens de renseignements semble nécessaire et il faut renforcer les moyens de prévention et les instruments comme par exemple l’OSCE….

Vous avez été auditionné mercredi 14 mai dans le cycle « Dissuasion » de la commission de la Défense de l’Assemblée Nationale : pourquoi avez-vous accepté compte tenu de l’attachement de très nombreux parlementaires à la dissuasion ?

Je ne vois pas pourquoi j’aurais refusé cette invitation. D’autant que cela fait des années que nous demandons l’ouverture d’un débat. Bien au contraire, il était très intéressant de venir confronter mes arguments à ceux des parlementaires, dont force est de constater que bien peu avait de vrais arguments de fonds à m’opposer. C’était la première fois sur le sujet « Dissuasion », que des personnes (la seconde étant Patrice Bouveret, Directeur de l’Observatoire des armements) non membres d’une institution militaire, d’un ministère ou encore membre d’un groupement d’industrie de défense était entendues sous la Ve république. D’ailleurs, il faut espérer que cette première soit suivie d’autres auditions, sinon, cette soit-disant volonté d’ouverture ne sera en fait qu’une simple façade.

Quelles recommandations ou préconisations avez-vous fait aux députés ?

L’ensemble de nos recommandations sont disponibles sur le compte rendu réalisée par la Commission défense, mais en quelques mots, outre des actions de désarmement (abandon de la seconde composante, réduction du nombre de missiles dans les SNLE, etc), nous avons recommandé, entre autres, de mettre en place une commission d’enquête sur les actions possibles de la France en matière de désarmement nucléaire, dans le cadre de la Conférence d’examen du TNP de 2015 ; d’organiser un débat contradictoire élargi à l’ensemble des parlementaires d’auditionner régulièrement des acteurs de la société civile, de travailler à un document post-Livre blanc développant une conception de la sécurité sans armes nucléaires. Nous souhaitons que la France prenne toute sa place dans le débat pour un monde sans armes nucléaires.

Un monde sans armes nucléaires vous paraît-il réellement possible au regard de l’hétérogénéité des régimes politiques des Etats de la planète, voire de la déliquescence de certains Etats ?

Evidemment que cette perspective est envisageable. De nombreux plan d’actions ont été élaborés pour y parvenir, il suffit de les mettre en œuvre. Une fois de plus ce n’est qu’une question de choix politique, et c’est un choix qui est partagé également par des Chef d’Etats, des Ministres comme des militaires, et non pas uniquement par des milliers de membres de la société civile.

Propos recueillis par Edouard Pflimlin

 

Liens utiles :

Obsarm

http://www.obsarm.org

Grip

http://www.grip.org/fr/node/517

Le blog géopolitique et défense de Jean-Marie Collin
Contact : jmcdefenseblog@yahoo.fr

http://alternatives-economiques.fr/blogs/collin/

Compte rendu de l’audition

http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cdef/13-14/c1314050.asp#P9_393