Certains partis politiques exigent un retour en force des États nationaux face à l’hégémonie dangereuse et bureaucratique des institutions de Bruxelles. C’est en fait une illusion. Depuis des années, les Etats nationaux ont pris l’ascendant sur les institutions bruxelloises, préférant faire « avancer » l’Europe par la voie intergouvernementale.

S’il est un domaine où les États restent encore omnipotents face aux institutions européennes, c’est bien celui de la politique étrangère et de la politique de défense. Faute de politique extérieure commune, l’Europe est divisée face aux grands enjeux internationaux. On en voit les résultats désastreux. Illustration sur un cas concret…

Le seul domaine qui échappe véritablement à ce travers est celui du commerce international qui est une compétence de la Commission européenne qui peut négocier avec les grands partenaires commerciaux de l’Europe. Et elle le fait bien comme, par exemple, quand elle défend les intérêts d’Airbus face à Boeing.

A part cette exception, l’Europe est donc largement divisée pour le reste. Dans la crise actuelle en Ukraine face à la Russie, la division de l’Europe affaiblit sa position face à Moscou qui ne cesse d’avancer ses pions. Une Europe plus unie avec une vraie position commune et non une série de positions nationales hétérogènes sur cette question grave aurait certainement fait réfléchir la Russie à deux fois.

Ainsi dès le début de la crise ukrainienne, la décision de sanctions économiques sévères notamment contre le secteur financier et énergétique russes aurait fait infléchir Moscou. En effet, un tiers du budget fédéral russe au moins provient du secteur énergétique.

Au lieu d’une position commune immédiate, l’Europe a tergiversé, a pris des sanctions ultra-limitées, et le résultat est que Moscou peut avancer ses intérêts en Ukraine de façon éhontée au détriment de la souveraineté territoriale d’un pays qui est une démocratie fragile et qui aspire à entrer un jour dans l’UE.

Il faut donc donner plus de pouvoir au Service européen d’action extérieure de l’UE, embryon de ministère des affaires étrangères de l’Union. Il est indispensable pour cela de définir certains domaines clés où l’Europe devra trouver et défendre des positions communes : énergie, environnement, migrations, terrorisme…

L’Europe se divise ou peine à s’engager. On le voit par exemple dans le cas de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Sahel, au Mali ou en Centrafrique. La France a toutes les peines du monde à obtenir l’appui de ses alliés et partenaires européens qui rechignent à envoyer ne serait-ce que quelques dizaines de soldats sur le terrain. L’UE et ses États membres ne jouent qu’un rôle d’appoint très secondaire. Or la France ne peut plus être le gendarme de l’Afrique, les enjeux dépassent ses capacités et ses moyens financiers.

Donner un  nouvel élan à l’Europe de la défense

La situation géopolitique internationale devrait militer en faveur d’un nouvel élan pour l’Europe de la défense. Celle-ci est moribonde, hormis quelques succès dont le plus éminent est l’avion de transport stratégique militaire Airbus A400M. Il est nécessaire que l’Europe se dote de moyens militaires suffisants pour pouvoir agir pour défendre ses intérêts et sans dépendre outre mesure des moyens militaires des États-Unis qui se réorientent vers l’Asie.

Dans certains domaines clés : drones, ravitaillement en vol, bombes de précision, renseignement…, l’aide américaine demeure indispensable comme l’a montré par exemple l’intervention contre la Libye où la France et le Royaume-Uni ont dû demander un appui américain. Il apparaît de plus en plus que l’Europe ne dépense pas assez et mal pour sa défense puisque la majorité des États dépensent moins de 1,5 % de leur produit intérieur brut pour la défense, ce qui est insuffisant. Le résultat est que de nombreux États n’ont plus les matériels indispensables. Aucun État européen, y compris la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, n’a les capacités militaires dans tout le spectre d’intervention militaire et connaît souvent de graves lacunes capacitaires. Il faudrait dépenser plus, au moins 2 % du PIB, selon l’OTAN, pour avoir une défense crédible.

Par ailleurs, l’UE dépense mal. Elle déploie ainsi quatre types différents d’avions de combat, des dizaines de blindés de types différents : ceci entraîne des duplications de matériels et des coûts élevés et redondants, d’autant plus graves que la situation financière de nombreux États est très tendue, la France au premier rang.

Or avec quelque 180 milliards d’euros pour l’ensemble des dépenses de défense des pays de l’UE, celle-ci a un « budget » de défense parmi les tout premiers du monde. Il faudrait un budget de défense commune à l’échelle européenne à terme. Il faudrait surtout dans un premier temps lancer des programmes communs dans les domaines où il y a des lacunes : drones, véhicules blindés communs, navires de guerre… Ceci serait une source d’économies, et d’harmonisation des matériels et de rapprochement des États.

A cet égard, l’annonce faite lundi 19 mai apporte une perspective s’agissant des drones. « Airbus Defence and Space, Dassault Aviation et Alenia Aermacchi (une compagnie de Finmeccanica) ont remis une proposition de définition plus approfondie d’un système de drone européen auprès des ministères français, allemand et italien de la Défense. Cette proposition suggère une Phase de Définition qui a été préparée par des équipes de développement conjointes d’Airbus Defence and Space, de Dassault Aviation et d’Alenia Aermacchi, et étayée par un accord industriel sur le partage des tâches et un accord de coopération pour lancer le programme MALE 2020 », indique lundi un communiqué des trois groupes « Cette initiative constitue une grande première pour des industriels habituellement concurrents, que ce soit dans les programmes avortés de drones (Dassault- BAE Systems d’un côté et EADS de l’autre) ou dans les avions de combat (le Rafale de Dassault, l’Eurofighter d’Airbus Group-BAE-Finmeccanica et le Gripen du suédois Saab) », souligne l’agence Reuters lundi. Reste que ce projet pour un drone sur le segment MALE (de Moyenne Altitude, Longue Endurance) où l’Europe est absente – elle doit acheter des drones Reaper américains – doit encore être financé, ce qui n’est pas garanti.

Le temps est venu de plus d’union

Par ailleurs, un quartier général européen commun – une proposition déjà ancienne et qui se heurte aux réticences des grands États – est nécessaire pour mener au mieux les opérations militaires de l’UE.

Enfin, l’Europe doit définir ses objectifs stratégiques communs, sans quoi elle butera sur les intérêts nationaux et n’arrivera pas à définir des positions communes fortes mais seulement un consensus mou, au plus petit dénominateur commun.

Le temps est venu de l’union et non aux forces de la désunion européenne, incarnées en France par les partis extrémistes comme le Front National, qui affaiblissent l’Europe face à ses puissants voisins ou les grands ensembles politiques et économiques plus lointains en Asie ou en Amérique.

Ces forces négatives entraînent aussi la division au sein des États en attisant les haines entre citoyens d’origines différentes. L’heure n’est plus à tergiverser et défendre son pré carré, l’heure est à plus de convergences entre les États, la défense et la politique étrangère communes pouvant  rapprocher les Européens pour défendre au mieux leurs intérêts et leur sécurité dans un environnement international instable.

La crise ukraino-russe, aux frontières orientales de l’Union européenne, est là pour nous le rappeler.

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