La situation reste extrêmement tendue entre l’Ukraine et sa grande voisine russe. Bien que le président russe Vladimir Poutine a ordonné à des dizaines de milliers de soldats russes participant à des exercices militaires près de la frontière de l’Ukraine de retourner dans leurs bases alors que le secrétaire d’Etat américain John Kerry était en chemin vers Kiev, les tensions sont demeurées élevées dans la péninsule ukrainienne de Crimée où les troupes fidèles à Moscou ont tiré mardi, pour la première fois, des coups de semonce contre des soldats ukrainiens, a rapporté l’agence d’information Associated Press.

Les troupes pro-russes, qui avaient pris le contrôle de la base aérienne de Belbek, ont tiré ces coups de semonce en l’air alors qu’environ 300 soldats ukrainiens, qui étaient auparavant installés sur cet aéroport militaire, exigeaient le retour dans leur fonction. Ces coups de feu étaient apparemment les premiers tirés depuis que les forces pro-russes – estimées par les autorités ukrainiennes à 16 000 – ont resserré leur emprise sur la péninsule de Crimée ce week-end après que la Douma (le Parlement russe) eût donné son feu vert à une intervention militaire pour défendre « les intérêts russes ». Ce sont les seuls incidents enregistrés ce mardi 4 mars. Un ultimatum russe supposé à l’encontre de deux navires de guerre ukrainiens à se rendre ou à être saisis n’a eu aucune conséquence pour le moment, alors que les deux navires sont restés ancrés dans le port militaire de Sébastopol. Le parole du ministère russe de la défense Vladimir Anikin avait démenti lundi soir qu’un ultimatum avait été lancé. Quant à Vladimir Poutine, il exclut « pour le moment » une intervention militaire en Ukraine, qui portant a bel et bien commencé, sauf à considérer la Crimée comme une province russe, ce qu’elle n’est plus depuis son rattachement à l’Ukraine en 1954.

DES CHANCES POUR L’UKRAINE ?

Si un conflit devait éclater, quelles seraient les chances de l’Ukraine, – qui a placé son armée en état d’alerte, a appelé à la mobilisation des réservistes, accusant la Russie de lui avoir « déclaré la guerre » et d’avoir entamé une « invasion armée » – de résister à son puissant voisin ?

« Bien que l’Ukraine dispose d’une force militaire capable de faire réfléchir la Russie à deux fois quant à lancer une invasion, elle a une présence relativement faible en Crimée. La Russie a, en revanche, pour des raisons historiques, une présence énorme dans la péninsule, avec sa flotte de la mer Noire basée à Sébastopol. », souligne le quotidien britannique The Guardian.

La Crimée abrite toujours la flotte russe à Sébastopol (quelque 20 000 hommes), ses fusiliers marins et leurs véhicules blindés, dans le cadre d’un accord entre les deux pays. Aussi, dans les faits, le contrôle d’une bonne partie de la Crimée échappe déjà aux autorités ukrainiennes. Les soldats ukrainiens stationnés – autour de 15 000 – dans la péninsule se sont d’ailleurs bien gardés de réagir, leur commandement expliquant vouloir éviter toute « provocation », qui pourrait servir de justification à une invasion russe de plus grande ampleur. La bataille de Crimée semble donc déjà perdue avant d’avoir été jouée, du moins dans un premier temps…

QUE SE PASSERAIT-IL EN CAS D’UNE INVASION DE PLUS GRANDE AMPLEUR, DONC ELARGIE AU TERRITOIRE UKRAINIEN HORS DE LA CRIMEE ?

Sur le papier, le combat semble aussi perdu d’avance : « la Russie compte six fois plus de soldats que l’Ukraine et ses avions et ses hélicoptères sont de modèles plus récents », a expliqué à l’Agence France Presse (AFP) Valentin Badrak, directeur du Centre de recherche sur l’armée, la démilitarisation et le désarmement à Kiev. Face à 845 000 soldats russes, l’armée ukrainienne ne compte que 130 000 hommes, dont la moitié sont des conscrits, dotés d’un matériel souvent dépassé. En matière d’équipement la disproportion est aussi énorme entre l’Ukraine et la Russie : 1 110 chars ukrainiens contre 2 500 russes, 220 avions de combat contre 1 389, et seulement 12 navires contre … 171 russes, dont une bonne partie dans la base de Sébastopol, en Crimée. « Les forces armées ont souffert d’un financement inadéquat […]. Elles continuent à utiliser un équipement datant de l’époque soviétique », souligne le rapport Military Balance 2014 de l’Institut international des études stratégiques (IISS) de Londres, qui relève aussi des défaillances dans la maintenance du matériel et le faible nombre d’heures de vol des avions. « Le moral peut suppléer au nombre : si les soldats ukrainiens démontrent leur volonté à résister, la Russie fera marche arrière », estime Valentin Badrak, pour qui la position défensive adoptée par les unités ukrainiennes prises par surprise est la seule possible.

Une analyse que partage le Brigadier Ben Barry de l’IISS : « S’il y avait une confrontation militaire, la question est de savoir de quelle ampleur le moral et l’esprit combattant des forces ukrainiennes seraient renforcés par le fait de lutter pour leur pays. »

« Une invasion de toute l’Ukraine semble peu probable à l’heure actuelle étant donné que même si la Russie devait gagner, elle devrait faire face pendant des années à une insurrection coûteuse et sanglante. Prendre seulement la Crimée apparaît, au moins au début, comme moins risqué étant donné que plus de la moitié de la population est d’origine russe. Et une péninsule comme la Crimée serait théoriquement facile à défendre », souligne The Guardian. La seconde guerre mondiale l’a montré avec les combats acharnés autour de Sébastopol entre les forces nazies et l’armée rouge.

« SECONDE TCHETCHENIE »

Mais le contrôle russe de la Crimée pourrait s’avérer désastreux à plus long terme. Le Kremlin sous-estime l’impact de la population des Tatars qui ont été déportés de force de la péninsule par Staline en 1944 et n’ont été autorisés à retourner sur leurs terres que peu avant le début de la perestroïka, dans les années 1980 .

Igor Soutiaguine, un expert militaire russe au Royal United Services Institute, basé à Londres, prévient que : « Les Tatars sont très anti-russes Ils feront tout pour ne pas être sous la domination (des Russes) Ils seront déterminés à se battre pour l’Ukraine. Ce serait une seconde… Tchétchénie [l’expert se réfère aux deux guerres de Tchétchénie de 1994 et 1999-2000 où l’armée russe s’est embourbée pendant des années avant de vaincre difficilement sans réellement stabiliser la situation dans le Caucase russe]. » Et il ajoute : « Il y a beaucoup de montagnes en Crimée, comme en Tchétchénie ».

La guerre d’Ukraine est donc loin d’être gagnée, si elle était engagée. Et les pays occidentaux, qui sont très prudents dans ce conflit, pourraient-ils rester inactifs, y compris militairement, si la guerre se rapprochait des frontières orientales de l’Union européenne ? Moscou devrait donc réfléchir à deux fois…