Entre le Japon et ses partenaires, l’heure est à l’approfondissement des relations. Plusieurs événements récents confirment cette tendance lourde. Ainsi, le jeudi 26 septembre (2013), le ministère de la Défense américain notifiait « le Congrès américain d’un projet de contrat de 950 millions de dollars portant sur la modernisation des équipements informatiques des 4 avions-radars Awacs japonais » selon l’Agence France Presse. Ce contrat est significatif à bien des égards : d’une part il permettra d’améliorer les capacités de détection du Japon face aux intrusions dans son espace aérien d’appareils qui ne devraient pas s’y trouver : chinois en particulier. D’autre part, il témoigne du renforcement de l’alliance de sécurité avec les Etats-Unis. En effet, comme l’a souligné l’Agence de coopération de défense et de sécurité américaine (DSCA) « cette modernisation permettra à la flotte japonaise d’Awacs d’être davantage compatible avec la flotte américaine et d’améliorer l’interopérabilité ».

Si l’alliance avec les Etats-Unis demeure l’épine dorsale de la défense de l’Archipel nippon, celui-ci cherche aussi à s’appuyer sur un réseau d’alliés ou de partenaires, complémentaires de la puissance militaire américaine. Fait significatif, dix jours avant l’annonce du contrat des Awacs, le ministre de la Défense japonais, Itsunori Onodera, entamait une visite de cinq jours qui devait le conduire au Vietnam puis en Thaïlande (1).

Plusieurs objectifs stratégiques apparaissent dans la constitution d’un tel réseau structuré de façon lâche autour de partenariats stratégiques plutôt que d’alliances proprement dites, sauf dans le cas déterminant des États-Unis avec lesquels Tokyo est lié par un traité de défense (1960).

Les objectifs stratégiques fondamentaux japonais sont au nombre de trois comme l’explique une note de l’IFRI sur la question (2). Il s’agit tout à la fois de « préserver la souveraineté japonaise et protéger son territoire et ses intérêts vitaux dans les régions entourant le Japon, ainsi que les lignes de communication maritimes », « parvenir à une croissance économique malgré de nombreuses pressions » (intérieures) – dans cette perspective l’intégration régionale est cruciale ; « maintenir l’ordre libéral international fondé sur une série de règles et de principes, incluant la liberté de navigation et le règlement pacifique des différends… ».

A court et moyen terme, l’enjeu est de répondre à trois menaces distinctes : les deux principales portent d’une part sur la souveraineté sur les îles du Sud-ouest de l’Archipel nippon – îles Senkaku notamment –, remise en cause par la Chine communiste et d’autre part sur la défense face aux missiles balistiques nord-coréens, qui pourraient être dotés à un horizon qui n’est pas aisément mesurable d’ogives nucléaires.

La troisième menace porte sur les lignes de communication maritimes (ou Sea Lines of Communication ou SLOCs) si vitales pour l’Archipel nippon qui importe presque 100 % de ses besoins énergétiques de l’étranger et notamment du Moyen-Orient. Or là encore, les revendications territoriales chinoises, quasi exclusives sur la mer de Chine méridionale, associées au développement accéléré et massif, notamment de la marine de guerre chinoise, s’appuyant aussi sur les différentes flottes de garde-côtes, quasi paramilitaires, ainsi que la volonté de s’appuyer sur un réseau de points d’appui (que certains qualifient de « collier de perles » des bases dans l’Océan Indien) auprès d’alliés, font peser une menace sur le commerce maritime du Japon mais aussi de nombreux pays de la région qui deviennent alliés ou partenaires potentiels de Tokyo. Dans ce contexte, protéger ces artères vitales en Asie du Sud-Est et dans l’Océan Indien, est impératif.

Comme l’indique la East Asian Strategic Review 2013 (EASR) (3) « renforcer la posture de défense dans les îles du Sud-ouest de l’Archipel » et « répondre aux menaces de missiles balistiques » est essentiel et constitue l’un des grands objectifs des « Lignes directrices du Programme de défense nationale » de décembre 2010 (« National defense program guidelines » ou NDPG 2010) qui définissent les orientations de la défense japonaise.

L’ALLIANCE AVEC LES ÉTATS-UNIS DÉTERMINANTE

Dans ce cadre-là, l’alliance de sécurité entre les États-Unis et le Japon est fondamentale. Le renforcement et l’approfondissement de celle-ci ne cessent de s’amplifier. Comme le rappelle la EASR, lors d’une rencontre le 25 octobre 2011 entre les ministres la défense des deux pays, il a été décidé de « promouvoir une coopération en matière de défense dynamique ».

Cette coopération prend plusieurs formes, dont des exercices conjoints communs qui peuvent d’ailleurs impliquer d’autres alliés. En septembre 2013, et pendant trois semaines, d’importants exercices appelés « Rising thunder » mettant en oeuvre 500 soldats des forces terrestres japonaises et 800 soldats américains ont eu lieu au centre de Yakima dans l’État américain de Washington. Ils visaient à accroître la capacité des deux forces à agir ensemble. (4)

Ils accroissent le rapprochement qui a eu lieu il y a près d’un an entre les commandements japonais et américains au Japon. En effet, le commandement des Forces d’autodéfense aériennes japonaises s’est installé sur la base aérienne de Yokota, où est sis le Quartier général des forces américaines au Japon, et, au début de l’année 2013 le centre de commandement rapide des forces d’autodéfense terrestres japonaises s’est, lui, installé à Camp Zama, où se trouve le QG de l’US Army au Japon.

La collaboration porte aussi sur les matériels militaires déployés. On l’a mentionné à propos des Awacs, mais c’est par exemple aussi le cas avec les MV-22 Osprey. Ces appareils, mi-avions, mi-hélicoptères, vont être achetés dans les prochaines années par le Japon. Une étude de faisabilité d’un coût de 100 millions de yens devrait être débloquée dans le budget de la défense japonaise pour l’exercice 2014 (5). Mais surtout l’US Marines Corps, installé dans l’île d’Okinawa, a indiqué que des Osprey situés sur la base de Futenma pourraient être envoyés vers les îles Senkaku «en cas de besoin » (6). C’est bien là une marque que l’alliance de sécurité américano-japonaise est solide et se renforce. Il en est de même dans le domaine de la défense antimissiles où Japon et États-Unis collaborent de plus en plus étroitement. Et récemment le quotidien Nikkei (7) indiquait que le Japon pourrait « accroître ses capacités d’interception de missiles balistiques avec un système THAAD (« Terminal high altitude area defense system »). Tokyo devrait financer l’étude d’évaluation pour la mise en place de ce système d’armes américain qui permet de traiter des missiles ennemis quand ils entrent dans l’atmosphère et qui compléterait les systèmes d’intercepteurs américains PAC-3 que possède déjà le Japon…

RÉVISION DE L’ACCORD DE SÉCURITÉ

Dans ce contexte, les États-Unis et le Japon ont formellement entériné (8), lors d’une rencontre le 3 octobre 2013 à Tokyo, la révision de l’actuelle politique de coopération nippo-américaine en matière de défense, un nouveau pas dans le renforcement de l’alliance bilatérale multi-décennale. L’accord, signé lors de la rencontre conjointe du secrétaire d’Etat américain John Kerry et du secrétaire à la défense Chuck Hagel avec leurs homologues respectifs, Fumio Kishida et Itsunori Onodera, montre l’accent croissant mis par les États-Unis sur les plans militaire, diplomatique et économique, sur la région Asie-Pacifique. Il est prévu de revoir d’ici à la fin de 2014 les « lignes directrices de la coopération bilatérale en matière de défense » (9). La dernière révision remonte à 1997 ! Dans l’accord du 3 octobre, il est notamment prévu le déploiement d’un nouveau radar AN-TPY- 2 à bande X qui sera déployé à Kyogamisaki d’ici à un an et qui devrait mieux protéger les Etats- Unis et le Japon de la menace des missiles balistiques nord-coréens. Un radar similaire est déjà en service à Shariki, dans le nord de l’île d’Honshu. Il est aussi prévu d’accroître la coopération bilatérale dans le domaine de la cybersécurité. Les Etats-Unis déploieront aussi des drones d’observation à haute altitude Global Hawk au Japon, une première. Et le P-8, un avion très sophistiqué de reconnaissance aérienne, sera aussi déployé pour la première fois dans l’Archipel pour aider les États-Unis et leurs alliés à mieux surveiller les activités maritimes (chinoises) dans le Pacifique. Il est aussi prévu de réinstaller 9 000 US Marines de l’île d’Okinawa sur l’île américaine de Guam et dans les îles Mariannes, une opération s’élevant à 8,6 milliards de dollars, dont 3,1 milliards seront pris en charge par le Japon. « Notre relation n’a jamais été plus forte et meilleure que maintenant », a déclaré M. Kerry. « Nous continuons à nous adapter, cependant, pour faire face aux défis du XXIe siècle ». S’agissant des Senkaku, M. Kerry a appuyé la position japonaise. « Nous reconnaissons l’administration du Japon sur ces îles » a-t-il déclaré, ce qui sonne comme un avertissement à l’égard de Pékin…

Mais la coopération avec les autres pays de la région Asie-Pacifique a aussi une grande importance dans le cadre des NDPG 2010. Elle s’articule « à plusieurs niveaux » souligne la EASR. Tokyo estime se trouver dans un contexte géopolitique incertain voire menaçant, marqué par la montée en puissance chinoise, une économie en reprise fragile, et une population vieillissante, et avec pour toile de fond le déclin relatif de l’US Navy malgré le « pivot ». Le Japon cherche à tisser un réseau d’alliances afin de garantir sa sécurité, celle de ses voies de communication (SLOCs) et au-delà, de son économie. Plusieurs cercles concentriques peuvent être identifiés au sein de ce réseau de partenariats stratégiques.

LES PARTENAIRES DE PREMIER RANG

Géographiquement le plus proche du Japon, la Corée du Sud est un partenaire important dans le domaine sécuritaire. Deuxième pilier du système d’alliance en Asie du Nord-Est, Séoul est en première ligne face à Pyongyang. À l’image de la relation sino-japonaise, le Japon entretient des contacts ambivalents et des sentiments variables selon les sujets avec son voisin sud-coréen. En effet, si la Corée du Sud est à la fois un partenaire économique majeur, un allié proche des États- Unis, et un État menacé par la Corée du Nord, il n’en reste pas moins un rival diplomatique, territorial et économique. Cependant, malgré des tensions récurrentes, le Japon et la Corée du Sud, alliés des États-Unis, connaissent un rapprochement sécuritaire et militaire. Les NDPG 2010 insistent sur la nécessité de développer la coopération avec la Corée du Sud présentée comme un « allié des États-Unis qui partage des valeurs communes et de nombreux intérêts dans les questions de sécurités japonaises, à travers des initiatives bilatérales et des coopérations multilatérale ». En outre, les deux pays disposent d’une marine assez similaire par la taille et le type de navires en service. Des exercices entre les trois marines ont lieu périodiquement.

Bien que plus éloignés géographiquement, l’Australie et le Japon se disent concernés par la montée en puissance chinoise (10), par la nécessité de garantir la liberté de navigation et la sécurité de la zone marquée par de nombreux défis sécuritaires (11). Pays proche des États-Unis tout en étant suffisamment éloignée géographiquement du Japon pour qu’il n’y ait pas de concurrence entre les deux pays sur le plan diplomatique régional, l’Australie entretient une relation forte avec l’Archipel japonais. Des exercices tripartites entre les États-Unis, le Japon et l’Australie sont ainsi organisés, y compris depuis peu avec des unités terrestres (12), ce qui témoigne d’une collaboration militaire plus poussée qu’auparavant, quand seules les marines et les forces aériennes coopéraient. Cette évolution témoigne de la volonté de Tokyo d’accroître ses capacités à interopérer et à projeter ses forces terrestres. La collaboration pourrait devenir encore plus évidente en cas de transfert de technologie sous-marine dans le cadre de la conception de la classe amenée à succéder à la classe Collins. Pour les Australiens, le choix japonais serait gage d’une grande compétence et fournirait l’assurance de bénéficier d’une technologie de pointe. Le Soryu est en effet l’un des plus gros sous-marins moderne à propulsion classique, puisqu’il déplace 4200 tonnes en plongée. Les industriels japonais savent donc développer des sous-marins aux dimensions océaniques, répondant aux exigences manifestées par l’Australie (13). Cependant, le suédois Kockums semble actuellement tenir la corde dans l’esprit des dirigeants australiens notamment pour une version modernisée de sa classe Collins (14).

S’il se réalisait, ce transfert marquerait un tournant majeur dans la politique d’exportation militaire du Japon. Mais déjà, le simple fait que des discussions aient eu lieu lors de rencontre « 2+2 » entre les ministres de la Défense et des Affaires étrangères des deux pays témoigne de l’évolution des mentalités (15). En outre, jusqu’à présent, les ventes à l’exportation ne concernaient que des équipements annexes aux capacités offensives minimes, et non des outils militaires durs. Le partenariat stratégique avec l’Australie connaît un renforcement important et semble promis à un avenir prometteur.

L’INDE, UN PARTENAIRE D’IMPORTANCE CROISSANTE

L’Inde et le Japon développent, depuis l’an 2000, un partenariat stratégique global (16). En effet, les deux pays partagent des valeurs fondamentales et ont des intérêts communs pour la paix, la sécurité et la prospérité en Asie et dans le Monde. Pour le Japon, dont l’économie est étroitement dépendante du trafic maritime, l’Inde occupe une place particulièrement stratégique car ce souscontinent est situé au centre des lignes de communication reliant l’Archipel nippon au Moyen- Orient et à l’Afrique (17). Le Japon et l’Inde ont en conséquence renforcé leur coopération sécuritaire. En 2007, le Japon participe à l’exercice Malabar qui est « délocalisé » au large d’Okinawa et réunit les marines américaine, australienne, indienne, singapourienne, et japonaise. En 2012, un premier exercice réunit conjointement les deux marines japonaise et indienne dans la baie de Sagami au large du Japon. Le Japon a proposé de vendre à son partenaire indien des hydravions US-2 dotés d’une très grande autonomie et capables de mener des opérations de recherche et de sauvetage (18).

UNE COOPÉRATION QUI S’ÉTEND AVEC LA RUSSIE

Le réseau d’ « alliances » prend parfois un tour plus inattendu. En effet, le 2 novembre 2013, le Japon et la Russie ont décidé d’accroître leur coopération en matière de sécurité (19) « face à une Chine de plus en plus hégémonique (20) ». Tokyo et Moscou sont convenus de mener des exercices conjoints entre les Forces japonaises d’autodéfense [l’armée japonaise] et la marine russe pour l’entraînement à la lutte contre les terroristes et les pirates. Depuis 1998, des exercices navals existent déjà, se concentrant sur les opérations de recherche et de sauvetage. Les deux pays ont également décidé de lancer des “discussions russo-japonaises sur la cyber-sécurité” tout en accélérant les autres discussions sur la sécurité et la défense, y compris avec des rencontres de niveau ministériel. “Nous avons pris un bon départ en ouvrant un nouveau chapitre de la relation nippo-russe”, s’est félicité M. Kishida [le ministre des affaires étrangères japonais] lors d’une conférence de presse conjointe (21) (22) ». Cette coopération sécuritaire offre de nouvelles perspectives à la relation Japon- Russie qui est déjà soutenue sur le plan économique et énergétique. En effet, lors de cette première réunion “2+2” entre Moscou et Tokyo, qui s’est tenue fin octobre et début novembre 2013 dans la capitale japonaise, et qui est significative d’un nouveau climat de confiance puisque jusqu’à présent Tokyo n’avait ce type de rencontres qu’avec l’Australie et les États-Unis, « responsables japonais et russes sont convenus d’avoir des discussions sur un traité de paix et le différend territorial à propos des îles Kouriles fin janvier début février prochains. En présence du chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères japonais Fumio Kishida, a indiqué que les deux pays se retrouveront début 2014 au niveau des vice-ministres des Affaires étrangères pour discuter de ces questions (23). »

L’ASEAN, UN ESPACE D’INFLUENCE POUR LE JAPON

Enfin, le Japon tisse des liens avec les pays de l’ASEAN qui partagent ses craintes vis- à-vis de la Chine. L’intérêt est ici moins militaire que sécuritaire, les pays de l’ASEAN ne disposent pas de forces armées puissantes mais sont confrontés à une piraterie active qui peut aussi représenter une menace pour l’économie japonaise. De plus, le Japon ambitionne d’accroître ses liens économiques et son influence dans la région, notamment face au poids croissant de Pékin. Le Japon participe ainsi aux sommets élargis ASEAN Defence Ministers Meeting Plus ou ADMM + depuis sa création en 2010. Outre ces rencontres multilatérales, Tokyo entend favoriser l’établissement de relations bilatérales avec ces pays notamment sur des aspects sécuritaires. Le Vietnam est particulièrement préoccupé par la politique jugée agressive de la Chine notamment à l’encontre des îles Spratleys et Paracels, et cherche aussi à contrebalancer le poids économique de Pékin en diversifiant ses partenaires. Dans ce contexte, un rapprochement avec le Japon serait particulièrement intéressant. Sur le plan sécuritaire, les secteurs du déminage, la formation du personnel et les techniques militaires devraient faire l’objet d’une coopération bilatérale (24). En 2012 L’exercice Kakadu (25) a permis d’accroître la capacité à interopérer entre les différentes marines de la région et les Forces d’autodéfense (FAD) maritimes japonaises. Les escales de bâtiments japonais dans ces pays se multiplient. Parmi les plus récentes, on peut noter celle au Myanmar, pays qui a accueilli pour la première fois, le 1er octobre, trois bâtiments dans le port de Thilawa à 25 km de Yangon (26). Ces navires rejoindront par la suite le Cambodge. Le 20 septembre à Yokosuka, les marines de cinq pays (Australie, Corée du Sud, Etats-Unis, Japon et Singapour) ont participé à la 6e édition de l’exercice de sauvetage sous-marin Paficic Reach 2013. L’Inde, la Thaïlande et le Vietnam étaient également présents à titre d’observateurs (27). De plus, avec l’assouplissement des trois principes qui encadrent strictement les exportations d’armes au Japon, Tokyo a pu s’engager à transférer 10 patrouilleurs maritimes des garde-côtes à la marine des Philippines au titre de la lutte anti-piraterie (28).

Les Philippines, notamment du fait des différends territoriaux avec la Chine, sont un partenaire à l’importance croissante pour Tokyo. Le récent typhon qui a dévasté l’archipel philippin est l’occasion pour le Japon de démontrer à la fois les volontés pacifiques de l’accroissement de sa marine et d’afficher une image positive sur la scène internationale tout en s’affirmant comme un acteur régional majeur. Il s’agit pour lui de la plus importante opération militaire depuis la Seconde Guerre mondiale : les FAD déploieront 1200 soldats environ (29), trois navires de guerre, dix avions et six hélicoptères (30). Parmi les navires engagés, le destroyer porte-hélicoptères de classe Hyuga, Ise, est l’un des plus grands navires des FAD Maritimes avant l’entrée en service de la classe DDH 22 (31), ce qui témoigne de la dimension symbolique de l’intervention pour le Japon.

Les partenariats stratégiques du Japon reposent également sur les exercices bilatéraux ou multilatéraux permettant d’accroître la capacité à interopérer des armées mais également à développer des liens et une confiance réciproque. Les exercices navals RIMPAC (« RIM of the Pacific ») en sont le meilleur témoignage : « La valeur politique de ces manoeuvres n’est pas négligeable, ces dernières pouvant être considérées comme l’un des marqueurs les plus visibles d’une proximité politique. Ainsi, s’il n’existe pas d’alliance politique formelle entre Singapour et les États-Unis, les RIMPAC matérialisent un haut degré de coopération que prolongent des accords sectoriels dans le domaine militaire (32) ». En 2012, l’amiral Fumiyuki Kitagawa assure le vice-commandement de l’exercice (33) qui rassemble 48 navires et sous-marins, plus de 200 avions et 25 000 hommes. « Il s’agit d’un événement important pour les FAD maritimes car il affirme leurs capacités et témoigne de la confiance placée en elles par les États-Unis » explique Garren Mulloy (34), chercheur associé en relations internationales à l’université Daito Bunka de Tokyo. En 2010, des sous-marins japonais ont participé à l’exercice, simulant des attaques contre le groupe aéronaval du porte-avion américain USS Ronald Reagan (35).

Ainsi, la politique de développement de partenariats stratégiques que mène le Japon semble passer, non par un système d’alliances classique, mais par un ensemble complexe à engagements variables et multiples, dont la finalité serait la constitution d’un front commun, plus ou moins serré, face à la Chine communiste. Ce système peut se concevoir comme des cercles concentriques gravitant autour du Japon, et qui pourrait même s’élargir jusqu’à l’Europe, puisque que Shinzo Abe manifeste depuis peu sa volonté de réintroduire la France et le Royaume-Uni dans les questions sécuritaires en Asie et dans le Pacifique. A cet égard, l’annonce, mardi 12 novembre 2013 par le quotidien économique japonais Nikkei, que le groupe nippon Mitsubishi Heavy Industries (MHI) a commencé d’étudier la création en Turquie d’une coentreprise avec un partenaire local que doit lui soumettre le gouvernement turc afin de développer et produire un moteur de char, est significative de cette recherche de partenaires solides (presque) tous azimuts. S’agissant de la France, Paris et Tokyo « sont en train d’effectuer les derniers ajustements pour débuter prochainement des entretiens réguliers dits “2+2” entre ministères de la Défense et des Affaires étrangères, ont indiqué jeudi 14 novembre des médias japonais. Ces discussions devraient être inaugurées en France dès janvier 2014, a expliqué la chaîne de télévision NHK (36) ». Ces dialogues permettent des discussions sur de nombreux sujets et aboutir à des collaborations, notamment dans le domaine du renseignement sécuritaire et à un rapprochement sur les technologies de défense. Lorsque ces dialogues seront instaurés, la France sera le quatrième pays avec qui le Japon développe ce type d’échange. La Russie étant la dernière en date, avec la rencontre du 2 novembre à Tokyo (37).

La multiplication et le renforcement de ces partenariats stratégiques s’inscrivent dans le contexte de crise et de montée des tensions avec la Chine au sujet des îles Senkaku/Diaoyu. Chaque pays décide de nouvelles mesures provoquant la réaction de l’autre. Le Japon, en réaction des incursions répétées de navires chinois dans ses eaux territoriales, a décidé de renforcer ses moyens militaires dans le nouveau plan de développement de la défense japonaise pour les 10 prochaines années qui sera dévoilé en décembre (38). Les systèmes de défense antimissiles balistiques devraient notamment être confortés. Le nombre d’avions ravitailleurs en vol doublé et la mise en service de navires plus petits et plus rapides permettront de mieux couvrir les îles disputées. La Chine a de son côté décidé, le 21 novembre, l’établissement d’une « zone d’identification de défense aérienne » comprenant les îles disputées, signifiant ainsi qu’elles lui appartiennent. Ces décisions augmentent la tension et accroissent le risque d’incidents qui pourraient dégénérer en crise plus grave.

 
1. « Vietnam, Japan boost defense ties », 16 septembre 2013, CCTV News.

2. Ryo Sahashi, « Security partnerships in Japan’s Asia Strategy. Creating order, building capacity and sharing burden », Institut français des relations internationales, février 2013.

3. « Japan : examining the dynamic defense force (Chapter 3) » in East Asian strategic Review 2013, The National Institute for Defense Studies, 2013, Tokyo.

4. Wyatt Olson, « US, Japan forces train together at Lewis-McChord », Stars and stripes, 18 septembre 2013.

5. Edouard Pflimlin, Budget de défense du Japon pour 2014 : à la hauteur des défis ?, Affaires stratégiques, IRIS, 11 septembre 2013,

6. « US Ospreys stationed in Okinawa may be sent to Senkakus », The Japan daily press, 18 septembre 2013.

7. « Japan could acquire THAAD Antimissile System », National Journal, 17 septembre 2013.

8. Jennifer Steinhauer, « Japan and US agree to broaden military alliance », The New York Times, 3 octobre 2013.

9. « Joint statement of the security consultative committee toward a more robust alliance and greater shared responsibilities », US Department of defense, 3 octobre 2013.

10. Alan Dupont, spécialiste des questions de sécurité à l’université New South Wales, entretien avec Joana MC Carthy, ABC, 12 mars 2013.

11. Communiqué final de la rencontre trilatéral des ministres de la Défense du Japon, de l’Australie et des Etats-Unis.

12. « Australia, Japan and US participate in inaugural Exercise Southern Jackaroo », Media room, Australian government department of Defence, 29 mai 2013.

13. Global security, Australia, future submarine.

14. Le suédois Kockums semble être le candidat choisit par l’Australie, « Australia, Sweden sign agreement on submarine technology », News Track India, 16 mai 2013.

15. Conférence de presse des ministres de la Défense et des Affaires étrangères du 11 septembre 2012, Australie, site du ministère des affaires étrangères japonais.

16. Lire par exemple : Edouard Pflimlin, “Face à la Chine, le partenariat stratégique Inde-Japon ne cesse de se renforcer”, Affaires stratégiques, IRIS, 10 février 2012.

17. Ministère de la Défense japonais, relation avec l’Inde.

18. ShinMaywa US-2 STOL Search and Rescue Amphibian, Japan

19. Edouard Pflimlin, « Relations Japon-Russie : l’embellie ? », Affaires stratégiques, IRIS, 6 novembre 2013.

20. Takashi Mochizuki, Russia, Japan Agree to Expand Security Cooperation. Warming Ties Likely to Send Signal to China, The Wall Street Journal, 2 novembre 2013.

21. « Japon et Russie d’accord pour coopérer dans l’antiterrorisme et l’antipiraterie », Agence France Presse (AFP), 2 novembre 2013.

22. Mizuho Aoki, “Security ties forged with Russia”, The Japan Times, 3 novembre 2013.

23. « Japon-Russie: négociations territoriales fin janvier début février », AFP, 1er novembre 2013.

24. « Le Premier ministre vietnamien reçoit le ministre japonais de la Défense », Le courrier du Vietnam, 17 septembre 2013.

25. Exercice Kakadu 2012 ship set sail, Media room Australian government department of Defence, 4 septembre 2012.

26. « MSDF ships make first port call in Myanmar », Japan Times, 1er octobre 2013.

27. Asagumo, 19 septembre 2013.

28. Japan to fast track coast guard vessels donation to the Philippines

29. The Asahi Shimbum, 14 novembre 2013.

30. “Philippines, deux navires japonais sur la route, Le Figaro, 18 novembre 2013.

31. Naval Technology, Huyga

32. Joseph Henrotin, Les fondements de la stratégie navale au XXIe siècle, Edition Economica, Paris, 2011, pp. 50-51.

33. Kirk Spitzer, « Japan Takes Command — But Don’t Tell Anyone », Time, 28 juin 2012.

34. « This is a very significant event for the Japanese Maritime Self-Defense Force (JMSDF) because, for them, it is an affirmation of their capability and shows the level of trust that is being placed in them ».

35. Kyle Mizokami, New Pacific Institute, 29 juin 2010.

36. « France et Japon sur le point de lancer des entretiens réguliers 2+2 sur la diplomatie et la défense », AFP, 14 novembre 2013.

37.« Japon Russie, première rencontre au format « 2+2 », Ria Novotsy, 1er novembre 2013.

38. Isabel Reynolds, Japan to Boost Island Defense Under New Plan, Yomiuri Says, Bloomberg, 21 novembre 2013.

 
Cet article, coécrit avec Yann Rozec, analyste en questions de défense, a été publié dans le numéro 36 (2013/4) de la revue Monde chinois.