Le destroyer porte-hélicoptères, l’ISE, le plus grand navire de guerre japonais, quitte la base de Kure au Japon, le 18 novembre 2013, pour rallier les Philippines dévastées par le typhon Haiyan. | REUTERS/KYODO

Le typhon Haiyan, connu sous le nom de « typhon n° 30 » au Japon, a tué au moins 3 892 personnes et en a blessé 18 267, aux Philippines, selon les données publiées par Manille le 19 novembre. Au moins 8 millions de personnes ont été touchées et 530 000 évacuées. Face à l’ampleur de la catastrophe, le Japon a commencé à envoyer d’importants moyens militaires et civils.

Dans un premier temps, une équipe de personnel médical japonais de 25 membres, appuyés par 50 soldats japonais, est arrivée sur l’île de Leyte le 13 novembre. Une venue hautement symbolique dans un lieu où se déroula, du 23 au 27 octobre 1944, une des opérations majeures de la guerre du Pacifique qui se termina par une cuisante défaite de la flotte japonaise, condamnée alors à rester prudemment dans les ports nippons.

Avec l’arrivée du conservateur Shinzo Abe au pouvoir en décembre 2012, le Japon a retrouvé une certaine confiance en ses moyens. Aussi les forces d’autodéfense maritimes (FAD maritimes, marine de guerre japonaise) enverront le destroyer porte-hélicoptères Ise, un des deux plus grands navires de guerre japonais (197 mètres de long et 11 hélicoptères), le navire de transport Ôsumi et le navire de ravitaillement Towada, tandis que les forces aériennes et terrestres mobiliseront dix avions (sept appareils de transport C-130H, deux avions ravitailleurs KC-767 et un avion de soutien polyvalent U-4) et six hélicoptères de transport. Deux navires sont partis lundi 18 novembre avec 650 hommes à leur bord sur les 1 180 prévus pour l’ensemble de l’opération.

Cette opération est la plus importante mission militaire japonaise à l’étranger depuis la seconde guerre mondiale. En effet, la plus grosse opération remontait à 2004-2005. Les FAD avaient alors déployé 925 membres pour aider aux efforts de secours après le tremblement de terre et le tsunami en décembre 2004 au large de Sumatra, en Indonésie, qui avaient dévasté de grandes étendues de littoral de l’océan Indien.

UNE DES MISSIONS-CLÉS DE L’ARMÉE JAPONAISE

La fourniture d’une assistance et de moyens en cas de désastre naturel n’est pas nouvelle pour le Japon. Mais, alors que jusqu’en 2007, les activités de coopération à la paix internationale étaient considérées comme supplémentaires à ses fonctions principales, depuis cette année-là « elles sont devenues une des missions principales des FAD, à côté de la défense du Japon et du maintien de l’ordre public ». Depuis l’adoption en 1987 de la loi sur « l’envoi d’équipes d’aide en cas de catastrophe », Tokyo s’est engagé dans des activités d’assistance en cas de désastres, en réponse aux demandes des gouvernements des pays touchés.

Cette loi a été amendée en 1992, permettant aux FAD de participer aux opérations d’aide internationale. Les capacités d’intervention des FAD concernent l’aide médicale, le transport de l’aide ou de victimes, ou encore la fourniture en eau purifiée dans les zones touchées… Ainsi, en janvier 2010, le Japon a fourni à Haïti, frappée par un tremblement de terre, un soutien aérien et le transport de l’aide médicale. Selon les données du Livre blanc de la défense du Japon pour 2012, entre novembre 1998 et mars 2011, ce sont douze opérations humanitaires de durée et d’ampleur variables qui ont été assurées par les FAD dans des pays situés dans différentes régions du monde (Honduras, Turquie, Pakistan…).

BATAILLE D’INFLUENCE

Face à l’étendue du drame philippin, plusieurs pays se pressent pour aider Manille. Les Etats-Unis mettent les grands moyens. Le porte-avions George Washington est arrivé sur la zone de la tragédie, ses 5 000 marins et 80 avions sont déjà occupés à transporter des fournitures de secours pour les survivants dépourvus de tout moyen. Et Washington s’est engagé dans un premier temps à allouer 20 millions de dollars d’aide humanitaire. Côté européen, le porte-avions britannique Illustrious, avec des avions de transport, des experts médicaux et une aide d’une valeur de 32 millions de dollars, se dirige vers les lieux de désolation. S’agissant enfin du Japon, hormis l’aide logistique et militaire, il a prévu 52 millions de dollars d’aide.

En comparaison, la Chine a promis initialement… 100 000 dollars d’aide gouvernementale à Manille, une somme très modeste au regard des autres pays, avant de se raviser face aux critiques. Les relations entre Pékin et Manille sont très tendues, les deux pays sont opposés par un vif différend territorial concernant une zone jugée stratégique en mer de Chine méridionale, l’atoll de Scarborough, à seulement 200 km des côtes philippines et dont Pékin a pris le contrôle l’an dernier. La Chine a finalement décidé d’apporter une aide supplémentaire équivalant à 10 millions de yuans (1,2 million d’euros), sous forme de couvertures, de tentes et autres soutiens matériels.

Pourquoi une telle hâte des Etats-Unis et de leurs alliés et un tel revirement côté chinois ? Les Philippines sont, comme le Japon, des alliés stratégiques des Etats-Unis en Asie. L’aide participe donc d’un renforcement des liens entre les Philippines et ses partenaires stratégiques. Côté chinois, il s’agit de ne pas perdre le peu de crédit qui lui reste auprès des Philippins.

« Le typhon est en train de devenir une vitrine pour l’affirmation du soft-power [c’est-à-dire la capacité d’influencer les acteurs étatiques par des moyens non-coercitifs] en Asie. Les tensions géopolitiques ont été attisées par des revendications territoriales de la Chine dans la mer de Chine du Sud, et renforcées par les efforts américains de réaffirmer leur influence dans la région », souligne le New York Times. Dans ce contexte électrique, le Japon a promis, en début d’année, de fournir dix navires garde-côtes aux Philippines afin de mieux défendre sa souveraineté bafouée.

L’aide accordée n’est donc pas neutre, alors que les Etats-Unis ont engagé un rapprochement en matière de défense avec les Philippines et souhaitent y positionner des militaires. « Les Philippines sont géographiquement proches au Japon et un partenaire stratégique important », a de son côté déclaré récemment le ministre de la défense du Japon, Itsunori Onodera.

Pour Tokyo, plus globalement, la « diplomatie des catastrophes » permet de renforcer sa coopération militaire avec les pays d’Asie. Le déploiement de moyens permet la coopération militaire, qui, elle, prend la forme d’exercices militaires comportant une dimension d’aide humanitaire et en cas de désastre, en particulier les exercices Cobra Gold, Cope North et Rimpac.

Les désastres naturels peuvent donc paradoxalement affirmer la position internationale et militaire du Japon dans sa région, de même que le drame de Fukushima de 2011, qui avait vu une collaboration très étendue entre les FAD et les forces américaines du Pacifique, et avait permis de renforcer l’alliance de sécurité avec les Etats-Unis, vitale pour Tokyo.

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