Les ministres de la Défense et des Affaires étrangères japonais et américain entourent le premier ministre japonais, le 3 octobre 2013 à Tokyo. | AFP/KOJI SASAHARA

Alors que les tensions autour des îles Senkaku restent vives en mer de Chine entre Tokyo et Pékin, les Etats-Unis et le Japon ont formellement entériné, la semaine dernière à Tokyo, la révision de l’actuelle politique de coopération américano-japonaise en matière de défense, un nouveau pas dans le renforcement de l’alliance bilatérale et multidécennale.

Le texte prévoit notamment de revoir d’ici à la fin 2014 les « lignes directrices de la coopération bilatérale [avec les Etats-Unis] en matière de défense ». La dernière révision remonte à 1997. Dans l’accord du 3 octobre est prévu le déploiement d’un nouveau radar AN-TPY-2 à bande X installé à Kyogamisaki (sur la côte au centre du Japon), d’ici un an, pour protéger Etats-Unis et Japon de la menace des missiles balistiques nord-coréens. Il est aussi prévu d’accroître la coopération en matière de cybersécurité. Les Etats-Unis baseront aussi des drones d’observation Global Hawk au Japon, une première. Et le P-8, un avion très sophistiqué de reconnaissance aérienne, sera aussi déployé pour la première fois dans l’Archipel pour aider les Etats-Unis et leurs alliés à mieux surveiller les activités maritimes dans le Pacifique.

Sur le plan humain, 9 000 marines doivent être redéployés de l’île d’Okinawa vers l’île américaine de Guam et dans les îles Mariannes, pour un coût de 8,6 milliards de dollars, dont 3,1 milliards seront pris en charge par le Japon. « Notre relation n’a jamais été plus forte et meilleure que maintenant », a déclaré le secrétaire d’Etat américain, John Kerry. Nous continuons à nous adapter, cependant, pour faire face aux défis du XXIe siècle. » S’agissant des îles Senkaku, qui font l’objet d’un vif différend entre Tokyo et Pékin, M. Kerry a appuyé la position japonaise. « Nous reconnaissons l’administration du Japon sur ces îles », a-t-il déclaré, en forme d’avertissement à l’égard de Pékin.

Le renforcement de l’alliance entre Tokyo et Washington ne cesse de s’amplifier. Il prend plusieurs formes, dont des exercices conjoints. En septembre, et pendant trois semaines, d’importants exercices, appelés « Rising thunder » et mettant en œuvre 500 soldats des forces terrestres japonaises et 800 soldats américains, ont eu lieu au centre d’entraînement de Yakima, dans l’Etat américain de Washington. Ils visaient à accroître la capacité des deux forces à agir de concert. Ces exercices récurrents s’ajoutent au rapprochement qui a eu lieu il y a près d’un an entre les commandements japonais et américain au Japon regroupés sur les mêmes bases.

Entraînement des soldats des forces d’autodéfense terrestres japonaises, près de Tokyo, le 13 janvier 2013. | AFP/KAZUHIRO NOGI

La coopération se poursuit aussi en matière de matériels militaires déployés. C’est par exemple le cas avec les MV-22 Osprey. Ces appareils, mi-avions, mi-hélicoptères, devraient être achetés dans les prochaines années par le Japon. Et l’US Marines Corps basé dans l’île d’Okinawa a indiqué que des Osprey, situés à Futenma, pourraient être envoyés vers les îles Senkaku « si besoin ». C’est également le cas dans le domaine de la défense antimissile, où Japon et Etats-Unis coopèrent de plus en plus étroitement.

L’archipel nippon doit répondre à trois menaces distinctes : les deux principales portent, d’une part, sur la souveraineté sur les îles du Sud-Ouest – îles Senkaku notamment –, remise en cause par la Chine et, d’autre part, sur la défense face aux missiles balistiques nord-coréens, qui pourraient un jour être dotés d’ogives nucléaires. La troisième concerne les lignes de communication maritimes, vitales pour un pays qui importe presque 100 % de ses besoins énergétiques.

RÉSEAU D’ALLIÉS OU DE PARTENAIRES STRATÉGIQUES

Si l’alliance avec les Etats-Unis est fondamentale, Tokyo cherche aussi à s’appuyer sur un réseau d’alliés ou de partenaires stratégiques, complémentaires de la puissance américaine. Parmi ces « alliés », la Corée du Sud est un partenaire important dans le domaine de la défense. Malgré les tensions récurrentes en raison d’une histoire mouvementée, les « Lignes directrices du Programme de défense nationale » de décembre 2010, qui définissent les nouvelles orientations de la défense japonaise, insistent sur la nécessité de développer la coopération avec Séoul, présenté comme un « allié des Etats-Unis, qui partage des valeurs communes et de nombreux intérêts dans les questions de sécurité japonaises, à travers des initiatives bilatérales et des coopérations multilatérales ». En outre, les deux pays disposent d’une marine assez similaire par la taille et le type de navires en service. Un exercice entre les marines américaine, japonaise et coréenne devrait se dérouler prochainement en mer du Japon.

Bien que plus éloignés géographiquement, l’Australie et le Japon se disent concernés par la montée en puissance chinoise, par la nécessité de garantir la liberté de navigation et la sécurité de la zone. Des exercices tripartites entre les Etats-Unis, le Japon et l’Australie sont ainsi organisés. Plus au nord, l’Inde et le Japon développent, depuis l’an 2000, un partenariat stratégique global. Pour Tokyo, l’Inde occupe une place particulièrement stratégique car située au cœur des lignes de communication reliant l’archipel nippon au Moyen-Orient et à l’Afrique. En 2012, un premier exercice a réuni conjointement les deux marines japonaise et indienne dans la baie de Sagami, au large de la capitale nippone.

Un navire japonais dans la baie de Sagami, en octobre 2006. | REUTERS/ISSEI KATO

L’ASEAN, UN ESPACE D’INFLUENCE POUR LE JAPON

Enfin, le Japon tisse des liens avec les pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (Asean), qui partagent ses craintes vis-à-vis de la Chine et ses inquiétudes face à la piraterie. Participant aux sommets de l’Asean élargi sur les questions de défense, Tokyo entend aussi favoriser l’établissement de relations bilatérales avec ces pays, notamment sur des aspects de défense. Le Vietnam est particulièrement préoccupé par la politique jugée agressive de la Chine, notamment à l’encontre des îles Spratley. Les secteurs du déminage, de la formation du personnel et des techniques militaires devraient faire l’objet d’une coopération renforcée. En 2012, l’exercice Kakadu avait déjà permis d’accroître la capacité à interopérer entre les différentes marines de la région et la marine japonaise.

Sans surprise, les escales de bâtiments japonais dans ces pays se multiplient. Le 20 septembre, à Yokosuka, les marines de cinq pays (Australie, Corée du Sud, Etats-Unis, Japon et Singapour) ont participé à la sixième édition de l’exercice de sauvetage sous-marin Paficic Reach 2013. De plus, avec l’assouplissement des trois principes qui encadrent strictement les exportations d’armes au Japon, Tokyo a pu s’engager à transférer dix patrouilleurs maritimes des garde côtes à la marine des Philippines au titre de la lutte anti-piraterie.

Les partenariats stratégiques du Japon reposent également sur les exercices multilatéraux permettant d’accroître la capacité à interopérer des armées mais également à développer des liens et une confiance réciproque. Les exercices Rimpac (« ceinture pacifique ») en sont le meilleur exemple. En 2012, l’amiral japonais Fumiyuki Kitagawa a même assuré le vice-commandement de l’exercice qui rassembla 48 navires et sous-marins, plus de 200 avions et 25 000 hommes.

Ainsi, la politique de développement de partenariats stratégiques que mène le Japon semble passer, non par un système d’alliances classique, mais par un ensemble complexe à engagements variables et multiples, dont la finalité est la constitution d’un front commun, plus ou moins serré, à opposer à la Chine.

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