« La Chine et le Japon peuvent-ils vraiment entrer en guerre pour les îles (Senkaku) ? », titre le numéro du 22-28 septembre 2012 du magazine britannique The Economist(1). La question se pose en effet. Depuis plusieurs semaines, les tensions ne cessent de monter entre le Japon et la Chine autour des îles Senkaku (en japonais)/ Diaoyu (en chinois) en mer de Chine orientale qui seraient riches en gaz notamment. L’annonce le 10 septembre de la nationalisation par l’Etat japonais de 3 des 5 îles a provoqué l’ire de Pékin. La Chine ne cèdera « jamais un centimètre carré » de ces îles, selon l’expression de son Premier ministre, Wen Jiabao. Pékin a menacé Tokyo d’importantes sanctions économiques alors que la Chine est le premier partenaire commercial du Japon. En 2011, leur commerce bilatéral a augmenté en valeur de 14,3% pour atteindre 345 milliards de dollars (263 milliards d’euros), un record.

Pékin a rapidement envoyé des navires dans la zone contestée tandis que pendant une semaine des manifestations anti-japonaises, parfois violentes, éclataient à travers la Chine. Ces manifestations ont contraint de grands groupes japonais, notamment automobiles, à provisoirement stopper leur production totalement ou partiellement. Les autorités chinoises ont finalement sifflé la fin de ces protestations de rues, tout en restant sur la même ligne quant au fond du contentieux territorial. Signe de la tension ambiante, la Chine a décidé dimanche 23 septembre de « repousser » une cérémonie qui devait marquer le 40e anniversaire de la normalisation des relations entre la Chine et le Japon, initialement prévue le 27 septembre.

Le conflit est-il nouveau ?

L’affaire des Senkaku/Diaoyu est en réalité un vieux différend territorial entre les deux puissances. Ces îles inhabitées, dont la plus grande (Uotsurijima) fait seulement 3,5 km2 et les autres quelques dizaines d’hectares, sont situées à 90 milles nautiques à l’ouest d’Okinawa (sud du Japon).

Le traité de Shimonoseki, conclu en mai 1895 à la suite de la guerre sino-japonaise de 1894-1895 attribuait au Japon Formose (Taïwan) et les îles dépendantes. Taïwan a été restituée à la Chine à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, tandis que les îles Senkaku étaient placées sous administration américaine avec Okinawa et l’archipel des Ryukyu par le traité de San Francisco de septembre 1952. L’administration américaine a rendu ces îles au Japon en juin 1971. La Chine et Taïwan ont alors réclamé les Senkaku en arguant que ces îles, découvertes par la Chine en 1372, avaient été cédées au Japon avec Taïwan par le traité de Shimonoseki. Le Japon estime en revanche en avoir pris possession, en 1884, avant la conclusion du traité de Shimonoseki et considère en conséquence qu’elles ne faisaient alors pas partie des dépendances de Taïwan et n’ont pas à lui être restituées. Aucun des traités cités ne mentionne expressément les Senkaku(2).

Une montée des tensions a failli dégénérer violemment en septembre 2010, après l’arraisonnement début septembre par les autorités nippones d’un chalutier chinois qui était entré dans les eaux japonaises. En mesure de rétorsion à l’arrestation du capitaine chinois, Pékin avait aussi utilisé l’arme économique et suspendu quelques semaines les exportations chinoises de métaux rares vers l’archipel japonais, vitales pour l’industrie japonaise.

Les tensions peuvent-elles dégénérer en conflit militaire ?

La Chine a envoyé vendredi 14 septembre 6 navires appartenant à l’administration océanographique chinoise, une force paramilitaire forte de 300 bâtiments, qui ont pénétré dans ce que Tokyo considère comme ses eaux territoriales autour des Senkaku. Elle a par ailleurs mis en service son premier porte-avions mardi 25 septembre : « Le ministère de la Défense chinois a souligné que le porte-avions Liaoning, du nom de la province où il a été rénové après son acquisition auprès de l’Ukraine, permettrait de renforcer « la capacité opérationnelle générale de la marine chinoise ». Il contribuera aussi à « la défense efficace de la souveraineté nationale » et des intérêts du pays »(3).

Le même jour, le gouvernement chinois a publié un Livre Blanc sur les îles Diaoyu pour revendiquer sa souveraineté « incontestable ». Les îles Diaoyu et les îlots voisins font partie intégrante du territoire chinois en termes historique, géographique et juridique, et la Chine dispose d’une souveraineté incontestable sur ces îles, indique ce Livre intitulé « Les Diaoyu Dao (îles), un territoire faisant partie intégrante de la Chine ». « La volonté de la Chine de défendre sa souveraineté nationale et son intégrité territoriale est ferme et sa résolution de maintenir les résultats de la Guerre mondiale anti-fasciste ne sera ébranlée par aucune force », souligne aussi le Livre Blanc.

L’avertissement est clair, et les menaces, verbales, sont parfois violentes : le ministère de la Défense chinois « se réservera le droit de prendre les mesures nécessaires » pour assurer la souveraineté chinoise sur les îles(4), a-t-il déclaré il y a quelques jours. Et, Yu Zhirong, un fonctionnaire de haut rang dans l’Administration océanique d’Etat chinoise, a fait monter les enchères en disant : « Nous aurons à chasser les vaisseaux des Gardes-côtes japonais des eaux territoriales chinoises. Nous n’avons pas peur de risquer un conflit mineur »(5). Or personne ne peut garantir qu’un conflit en mer de Chine orientale resterait « mineur » en raison des liens militaires étroits entre le Japon et les Etats-Unis.

Dans l’espoir de faire baisser la tension, Tokyo avait envoyé lundi 24 septembre à Pékin son vice-ministre des Affaires étrangères, Chikao Kawai, mais devant lui, son homologue chinois Zhang Zhijun a été des plus directs mardi : le Japon « doit abandonner toute illusion » dans ce différend territorial, et la Chine « ne tolèrera absolument aucune action unilatérale du Japon qui contreviendrait à la souveraineté territoriale » chinoise(6).

Par ailleurs, un troisième acteur est entré en jeu : Taïwan. « La situation en mer de Chine orientale s’est encore compliquée mardi 25 septembre avec l’irruption dans ces eaux revendiquées par le Chine et le Japon de bateaux de pêche de Taïwan, île considérée comme une province renégate par Pékin et qui revendique aussi les îles Senkaku-Diaoyu du petit archipel. Les garde-côtes japonais ont fait usage de canons à eau pour contraindre ces 40 bateaux de pêche, accompagnés de 12 bâtiments des garde-côtes taïwanais, à rebrousser chemin »(7).

Dans ce contexte, certains observateurs craignent qu’un incident ne dégénère. Kunihiko Miyake, directeur de recherche à l’Institut Canon Global à Tokyo, estime qu’une telle escalade reste peu probable à court terme, étant donné la force de la marine japonaise et son alliance avec les Etats-Unis(8). Alors que Washington ne prend pas de position officielle sur la question de savoir à qui appartiennent les Senkaku, Washington a indiqué à plusieurs reprises qu’il se tiendrait prêt avec le Japon pour la défense de l’île. « La Chine ne recourra pas à la force, parce que ce serait perdre », a déclaré M. Miyake.

Au lieu de cela, estime-t-il, Pékin prévoit de continuer à utiliser des forces non militaires pour contester le contrôle du Japon du groupe d’îles – une stratégie en accord avec les enseignements du stratège classique chinois Sun Zi. « Ils veulent gagner sans combattre », a-t-il dit. « C’est la théorie de Sun Zi ».

Il n’en reste pas moins que les tensions bilatérales sont au plus haut.

C’est pourquoi le secrétaire à la Défense, américain, Leon Panetta, s’est inquiété des risques de conflit possible mais a aussi déclaré récemment lors d’une visite au Japon que les Etats-Unis « respecteront les obligations du traité (de sécurité de 1960) » avec Tokyo, ce qui inclut la défense du territoire japonais(9). Par ailleurs, il a appelé les parties à régler pacifiquement la question.

Côté japonais, la menace est prise au sérieux, comme le montre le dernier Livre Blanc de la Défense japonaise(10) Et depuis les « Nouvelles lignes directrices du programme de défense nationale », adoptées le 17 décembre 2010, le Japon a décidé de modifier la disposition de ses forces militaires pour tenir compte de ces menaces. L’armée japonaise a été redéployée vers le Sud-Ouest de l’Archipel et le nombre de sous-marins est accru : il passera de 16 à 22. Par ailleurs, l’armée japonaise construit ses propres porte-aéronefs, aux dimensions de petits porte-avions, mais appelés porte-hélicoptères pour ne froisser personne(11)…

Avec l’appui militaire américain, le Japon a les moyens de faire face à une opération militaire chinoise ou de la dissuader. Par ailleurs, sur le plan économique, les liens sont importants, on l’a mentionné, et imbriqués. Pékin peut-il se passer du Japon notamment pour faire tourner son industrie ? Le quotidien Les Echos soulignait récemment que : « Si les deux pays sont intimement liés sur le plan économique et enregistrent chaque année pour plus de 340 milliards de dollars d’échanges commerciaux bilatéraux, Pékin a le sentiment qu’il serait potentiellement le moins exposé à une dégradation de leurs relations : il est le premier partenaire commercial de Tokyo, qui n’est que troisième dans ses propres relations commerciales. Les experts notent toutefois que l’essentiel des exportations japonaises en Chine ne sont pas des produits finis, aisément identifiés par les consommateurs, mais des machines-outils et des composants utilisés dans les usines chinoises produisant des marchandises plus tard étiquetées « made in Japan ». L’enclenchement d’une guerre économique se ferait donc aussi ressentir sur une large partie de la chaîne de production chinoise et risquerait également d’accélérer la relocalisation des usines nippones dans d’autres régions d’Asie, déjà réputées meilleur marché. »(12)

Aussi aucun des deux camps n’a finalement intérêt à l’escalade militaire et ni la Chine, ni le Japon ne souhaitent un conflit à grande échelle. Néanmoins, le pessimisme règne de chaque côté concernant les perspectives d’un règlement pacifique de ce différend territorial, principalement à cause des sentiments hostiles et nationalistes dans l’opinion publique chinoise et japonaise (13), attisés à des fins de politique intérieure. Chaque camp exploite l’affaire à des visées nationalistes et électoralistes intérieures : élections anticipées au Japon et prochain congrès du parti communiste chinois. Le risque de confrontation militaire reste ténu mais certains observateurs craignent qu’un incident comme celui de septembre 2010 ne dégénère. Koichi Kato, député japonais qui préside le groupe d’amitié Chine-Japon, a ainsi déclaré à l’agence Reuters que : « Si du sang était versé, les gens perdraient la raison ».

Edouard Pflimlin

Lire cet article sur le site de l’IRIS

 

(1) http://www.economist.com/node/21563…
(2) Lire notamment : « Les différends territoriaux entre le Japon et ses voisins : la montée des tensions », Edouard Pflimlin, IRIS, 8 mars 2011
(3) « Nouvelle démonstration de force chinoise face au Japon », Le Point.fr, le 25 septembre 2012
(4) « East China sea dispute. Beijing more sensitive to war tremors », Brendan O’Reilly, 18 septembre 2012, Asia Times online
(5) « China willing to risk ’conflict’ as it claims waters around Senkakus », 15 septembre, 2012, The Asashi Shimbun
(6) « La crise sino-japonaise s’aggrave avec l’arrivée de 8 navires taïwanais », Le Parisien, 25 septembre 2009
(7) « Nouvelle démonstration de force chinoise face au Japon », op cit
(8) « Senkaku dispute reinforces military shifts », Mure Dickie, 25 septembre 2012, The Washington Post
(9) Lire : http://www.japantimes.co.jp/text/nn…
(10) http://www.affaires-strategiques.in…
(11) « Chine-Japon : vers une « guerre » des porte-avions ? », Edouard Pflimlin, Lemonde.fr, 25 septembre 2012
(12) « Différend territorial : Pékin menace le Japon de représailles économiques », Gabriel Gresillon et Yann Rousseau, 18 septembre 2012, Les Echos
(13) « Japan-China stand-off over Senkaku/Diaoyu Islands », R. S. Kalha, 27 août 2012, Institute for Defence Studies and Analyses