Le groupe franco-allemand EADS et le leader de l’industrie de défense britannique, BAE Systems, ont annoncé jeudi 13 juin leur intention de fusionner. Si elle aboutissait, la réunion des activités des deux entreprises créerait un géant européen de l’aéronautique et de la défense avec 72 milliards d’euros de chiffre d’affaires, largement devant l’américain Boeing. Une annonce qui a sa logique car les deux groupes sont complémentaires tant sur le plan des produits, qu’au niveau des marchés géographiques. Et une fusion permettrait de réaliser des synergies.

Au-delà de l’intérêt économique pour les deux sociétés, ce mariage de raison permettrait de doter l’Europe d’une industrie de défense compétitive et par effet de domino de relancer l’Europe de la défense en évitant les duplications coûteuses, sensibles dans de nombreux domaines, en particulier les blindés. Ce serait donc un grand pas en avant vers la consolidation (rapprochements entre entreprises) de la base industrielle et technologique de défense européenne puisque sont impliquées les entreprises des trois pays européens qui disposent des capacités industrielles de défense les plus importantes et dont l’effort militaire est le plus grand. Sur le plan politique, le symbole serait énorme. Les Anglais, les Français et les Allemands qui se sont affrontés longtemps les siècles passés collaboreraient pour former une sorte de « triple entente ».

L’opération sera complexe à réaliser en raison notamment des trois nationalités dominantes, britannique, allemande et française de la nouvelle entité, de la nécessité de ménager l’influence des Etats dans le nouvel ensemble, d’avancer avec les inévitables problèmes concurrentiels que les autorités de régulation ne manqueront pas de soulever… Les problèmes du programme européen d’avion de transport militaire A 400M montrent que rien n’est simple. De plus le temps est compté : selon le droit britannique, tout devra être bouclé avant le 10 octobre prochain.

Mais l’Europe de la défense peut en bénéficier. Or Paris souhaite la relancer. Le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian l’a réaffirmé en septembre tout en rappelant que l’axe franco-britannique dans le cadre du traité de Lancaster House de novembre 2010 n’est pas « exclusif ». L’idée de construire une Europe de la défense a toujours pâti de la méfiance des certains pays européens, petits ou grands, comme le Royaume-Uni, soucieux de préserver leur souveraineté et aussi leur relation avec les Etats-Unis et la garantie de l’OTAN. La crise a changé la donne. Au moment où les budgets militaires européens diminuent – l’UE ne consacre plus que 1,6 % de son PIB à sa défense, contre 5 % pour les Etats-Unis -, l’idée de mutualiser les dépenses pour réduire les coûts, notamment en matière d’équipements, progresse.

Mais jusqu’à présent l’industrie de défense européenne a été à la traîne du politique, plus en avance dans sa volonté et sa démarche de coopération. En réalité, les deux sont étroitement liés. Le rapprochement franco-britannique est régulièrement mis en avant comme exemple de coopération mais au niveau industriel cette relation bilatérale n’a pas encore donné beaucoup de résultats. L’« initiative de Weimar » (Allemagne, France et Pologne), est l’autre pôle de coopération dont d’autres Etats de l’UE pourraient se rapprocher à l’initiative de la France.

Au niveau franco-allemand, en matière d’industrie de défense, une lettre d’intention a été signée le 14 juin entre Berlin et Paris pour rapprocher les entreprises dans 8 thèmes de coopération, allant de l’espace à l’A400M en passant par les drones. Dans ce dernier domaine, la France et l’Allemagne vont coopérer à la réalisation en commun d’un drone MALE (Moyenne altitude, Longue endurance), a indiqué le 12 septembre M. Le Drian. « La France veillera à ce que ce travail soit pleinement cohérent avec les engagements pris » entre Paris et Londres dans le cadre de l’accord de Lancaster House, a-t-il prudemment souligné. Paris et Berlin ont ainsi« pour objectif d’approfondir les possibilités de coopération européenne ». Pour le ministre, le temps de l’action est venu. En visite à Bruxelles, le 3 septembre, il a insisté que : « si les Européens n’agissent pas pour faire converger leurs intérêts capacitaires », ils n’auront pas d’autre choix que de les « perdre ». Il s’agit d’avoir des « capacités disponibles, plus fréquemment pour les opérations extérieures ». Ce qui suppose « à la fois d’avoir un projet industriel et un projet politique ».

La France peut jouer un rôle de rassembleur car ni l’Allemagne, ni le Royaume-Uni ne peuvent ou ne veulent y prétendre. L’idée de pouvoir ouvrir, en partie, l’accord de Lancaster House aux autres Européens pourrait être une solution. Mais elle suppose l’accord de Londres. Or outre-Manche, on préfère les relations « bilatérales », pour des raisons à la fois politiques, économiques et historiques souligne un expert de la question. La piste de solution demande beaucoup de doigté. Ainsi la volonté allemande de pouvoir participer au projet franco-britannique de drone n’a pas encore été acceptée ni refusée. Dans ce contexte, au moment où David Cameron refuse le pacte budgétaire de l’UE et isole le Royaume-Uni en Europe, le projet de fusion est bienvenu. Souvenons-nous aussi que l’impulsion décisive donnée à l’Europe de la défense par les Britanniques et les Français au sommet de Saint-Malo fin 1998 s’est inscrite dans un contexte où le Royaume-Uni dirigé par Tony Blair était isolé sur le dossier de l’euro et souhaitait ainsi revenir dans la course européenne par le biais de la coopération en matière de défense.

Edouard Pflimlin

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