La coopération militaire entre Londres et Paris, une œuvre de long terme


L’entente cordiale entre la France et le Royaume-Uni a connu des hauts et des bas depuis ses 107 ans d’existence. Mais elle a connu il y a exactement treize mois, un regain d’importance. En effet, la France et le Royaume-Uni signaient, lors d’un sommet le 2 novembre 2010, à Lancaster House à l’ouest de Londres, un important traité de coopération en matière de défense portant sur plusieurs domaines, certains stratégiques. Ce vendredi 2 décembre se tient à Paris une rencontre entre le premier ministre anglais David Cameron et le président Nicolas Sarkozy, qui devait comporter un volet défense, mais qui en raison de la crise de la dette se concentrera sur l’euro. Malgré ce report sine die, les relations bilatérales militaires restent un fondement de la politique étrangère des deux pays. Comment la coopération bilatérale a-t-elle progressé ? Quelles en sont les limites ?
[Edouard Pflimlin]

Comme l’indiquait le texte communiqué à l’issue du sommet de novembre 2010 (1) :  » « Nous [France et Royaume-Uni] sommes déterminés à jouer un rôle leader en matière de sécurité et de défense. La sécurité et la prospérité sont indissociables. C’est pourquoi nous investissons, à nous deux, la moitié des budgets de défense des pays européens et les deux tiers des dépenses de recherche et de technologie (…) Aujourd’hui, nous avons atteint un niveau de confiance mutuelle sans précédent dans notre histoire (…) Nous devons faire face ensemble à de nouveaux défis tels que la prolifération des armes de destruction massive et des missiles balistiques, le terrorisme, les cyberattaques et ceux qui pèsent sur la sécurité maritime et spatiale. Nous devons être prêts à prévenir, dissuader, contrecarrer et combattre ces menaces. Plus que jamais, nous avons besoin de capacités de défense robustes, qui puissent être déployées rapidement et puissent agir ensemble et avec un grand nombre d’alliés ».

 

Cet accord porte sur 13 points, dont certains sensibles comme celui des arsenaux nucléaires. Pour renforcer la coopération dans la gestion des arsenaux nucléaires, Français et Britanniques prévoient une installation commune à Valduc (France) où sera « modélisée la performance des têtes nucléaires et des équipements associé ». D’autres points portent sur des armements clés dans les conflits récents comme les drones et certains étaient très ambitieux comme la création d’une Force expéditionnaire commune interarmées.

 

 

13 mois après où en est-on ? Quelles sont les avancées significatives ?

 

Le plus gros point de convergence a été la coopération opérationnelle lors de l’opération militaire « Protecteur unifiée » (opération appelée « Harmattan » en France et « Ellamy » en Grande-Bretagne) contre le régime despotique et sanguinaire de Mouammar Kadhafi en Libye du 19 mars à octobre au 31 octobre 2011. La France et le Royaume-Uni ont conjointement mené 80 % des raids aériens contre les troupes fidèles au colonel Kadhafi, apportant un appui décisif aux insurgés. Paris et Londres ranimaient la vieille entente cordiale, dont la dernière opération commune dans le Maghreb remonte à l’affaire de Suez en 1956.

 

Plus récemment, le 9 novembre, les deux pays prônaient de concert des « sanctions nouvelles et fortes » contre l’Iran, si ce pays refuse de coopérer sur le dossier nucléaire. Une unité de vues exprimée à l’issue d’une réunion à Londres du « groupe de haut niveau » franco-britannique, créé en vertu du Traité du 2 novembre 2010.

 

Par ailleurs, plusieurs programmes progressent lentement. En matière nucléaire, la construction d’une installation de test nucléaire hydrodynamique, qui devrait coûter des centaines de millions de livres sterling avance, a indiqué en septembre dernier Bernard Gray, le chef du matériel de défense du ministère de la défense britannique. Le site de simulation devrait être opérationnel vers 2016-2017.

 

Dans le domaine des forces interarmées, plus de 1500 militaires et civils, dont 450 britanniques, ont participé en juin à l’exercice baptisé Flandres qui avait deux objectifs principaux : faire un état des lieux détaillé du niveau d' »interopérabilité » (capacité à agir de concert pour des unités militaires) des armées de terre française et britannique et identifier ensuite les possibilités d’amélioration.

 

Autre exercice, mettant cette fois-ci en œuvre les forces aériennes, l’EPIAS, un entraînement qui combine l’intervention d’avions de combat à celle de militaires au sol, autour de missions d’appui aérien avancé, s’est déroulé du 3 au 14 octobre 2011 en France. Il contribue à la préparation opérationnelle au déploiement d’unités terrestres et aériennes en Afghanistan.

 

Enfin, un autre programme emblématique concerne les nouveaux drones de surveillance moyenne altitude-longue endurance (MALE). A l’horizon 2020, une nouvelle génération de ces avions sans pilotes, qui peuvent voler plus de 24 heures sans être ravitaillés, est en cours de développement. Il s’agit de Telemos, un projet développé conjointement par le groupe de défense britannique BAE Systems sur la base de son prototype Mantis et par Dassault Aviation. Dans l’attente de leur entrée en service, la France pourrait acheter des drones américains MQ-9 Reaper (2).

 

Cette question des drones est emblématique de ce qu’est la coopération franco-britannique, de ses limites, notamment s’agissant de l’Europe de la défense, c’est-à-dire les réalisations et les objectifs d’une défense , assurée par les pays européens, autonome ou très largement indépendante, notamment des Etats-Unis.

 

Quels points négatifs ? Quelles limites ?

 

Le conflit en Libye a montré les limites des capacités d’intervention de Paris et de Londres.

 

Pour l’expert militaire Dimitry Queloz, les « opérations militaires en Libye révèlent à quel degré de faiblesse les différentes armées européennes en sont arrivées ». La France pouvait « tout au plus déployer 30 avions », et son porte-avions « le seul existant en Europe », et le Royaume-Uni « une vingtaine d’avions de combat »…. « La faiblesse militaire de l’Europe – Union européenne et pays membres – est ainsi étalée au grand jour, au moment où les Etats-Unis sont contraints d’adopter une nouvelle position stratégique. », un désengagement partiel d’Europe au profit de l’Asie.

 

Un constat partagé par le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, début septembre. Selon lui, les capacités militaires européennes sont insuffisantes dans plusieurs domaines : « Si nous n’avons pas eu de difficulté pour les avions d’attaque au sol, estime Rasmussen, nous avons manqué de haute technologie de capacités de renseignements. L’Europe en est largement dépourvue, ce sont les Etats-Unis qui les possèdent ». Autre souci : les appareils de transport. « Nous avons en Europe davantage de soldats que les forces américaines, mais nous ne pouvons pas les bouger », regrette le secrétaire général. Le message est le suivant : il veut que les budgets militaires croissent. Ce qui n’est guère dans l’air du temps, souligne Jean Guisnel, spécialiste des questions militaires et de renseignement au magazine Le Point. (3).

 

L’opération en Libye a donc mis en lumière les besoins dans certains secteurs, notamment en matière de munitions de précision, de reconnaissance et de surveillance – les drones d’observation américains ont joué un rôle important, de même que leurs drones Predator qui ont frappé avec leurs missiles les forces Kadhafistes -, et de ravitaillement en vol.

 

La crise a aussi montré que l’Europe de la défense n’existait pas ou très peu (4). Seuls 6 pays européens sur 27 (Belgique, Danemark, France, Italie, Norvège et Royaume-Uni) ont participé aux frappes aériennes en Libye. Alors qu’on parle régulièrement du couple franco-allemand, en réalité c’est le couple franco-britannique qui a été le moteur de l’intervention et leurs avions et hélicoptères ont réalisé plus de 80 % des missions d’appui au sol et d’interdiction du ciel libyen à l’aviation Kadhafiste.

 

L’Europe de la défense a bel et bien été sacrifiée sur l’autel de la coopération franco-britannique. En effet, l’accord de novembre 2010 indiquait clairement que France et Royaume-Uni, « continuons de soutenir les objectifs et la mise en œuvre complète des décisions prises en décembre 2008 par le Conseil européen, sous la présidence française de l’UE. [qui visait à relancer l’Europe de la défense]. En particulier, nous encourageons tous les membres de l’Union européenne à développer leurs capacités militaires, civiles et civilo-militaires afin d’être plus efficaces en matière de sécurité et de gestion des crises (…) Nous espérons de nouveaux progrès d’ici la fin de 2011 et dans cette perspective, nous travaillerons avec les présidences belge, hongroise et polonaise de l’UE [au 1er et 2e semestres 2011] » . Cette dernière avait d’ailleurs de grandes ambitions concernant l’Europe de la défense. Mais l’Europe de la défense patine très largement.

 

Certes, il y a quelques avancée par exemple dans celui du transport stratégique aérien, il y a peu encore très limité. Tout récemment, le 16 novembre 2011, la Norvège a signé son programme EATF (5) (« Europe Air transport Fleet ») qui règle la question de son intégration à l’EATC ( « European Air Transport Command » ou « Commandement de Transport Aérien Européen »), un commandement opérationnel qui vise à une utilisation plus efficace des moyens de transport aérien et de ravitaillement en vol dont disposent une vingtaine de pays européens. Certains parlent déjà d’un embryon de « forces européennes aériennes ».

 

Mais la présidence polonaise de l’Union européenne a été plombée par son opposition avec l’Allemagne à la guerre contre la Libye, supprimant toutes les velléités d’avancer. Par ailleurs, le Royaume-Uni s’est opposé, en juillet, à nouveau à la création d’un quartier général européen, vieille antienne de l’Europe de la défense, qui donnerait à l’Union européenne la capacité de mener des opérations sans utiliser les moyens de commandement de l’OTAN.

 

On reste très loin de la déclaration franco-britannique de Saint-Malo en décembre 1998 qui avait relancé une Europe de la défense moribonde et qui prévoyait de doter l’UE d’une « capacité autonome d’action, appuyée sur des forces militaires crédibles, avec les moyens de les utiliser et en étant prête à le faire afin de répondre aux crises internationales. »

 

Il s’agissait alors pour le Royaume-Uni d’une décision historique et pour la France d’une franche victoire diplomatique. Ce sommet clôturait également la longue divergence historique des politiques de défense des deux pays, débutée dans la foulée de la crise de Suez en 1956.

 

Que peut-on attendre à court terme et à terme plus éloigné de la relation bilatérale militaire ?

 

« Il faut se préparer à des résultats minces » soulignait Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS, think tank basé à Paris, interrogé par nos soins avant l’annulation du sommet car « toutes les coopérations engagées entre la France et le Royaume-Uni sont des coopérations de long terme ». Un avis partagé par Yves Boyer, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique : « Un événement est arrivé depuis le sommet de l’an dernier, la crise économique de la zone euro. Cela n’est pas propice à des avancées dans d’autres domaines. Il y a d’ailleurs un refroidissement des relations entre la France et la Grande-Bretagne. »

 

En revanche, à moyen et long terme terme, des progrès sont attendus. M. Boyer souligne qu’ « il y a un travail à long terme, qui permis par les relations qui se sont instaurées entre les bureaucraties et les Etats-major français et britanniques. C’est un travail fondamental. »

 

Ainsi sur les drones « on est dans la première phase, la définition d’un besoin opérationnel commun, c’est en cours, cela fonctionne », souligne M. Maulny. « On s’aperçoit comme souvent dans la coopération, la difficulté est dans les systèmes d’acquisition qui ne sont pas les mêmes au Royaume-Uni et en France, cela complique les efforts pour avancer ». La question se pose par exemple avec les avions ravitailleurs britanniques, « peut-on se ‘raccorder’ au système britannique ? Paris avait envisagé de sous-louer les A330 MRTT que va acquérir la Grande-Bretagne, dans le cadre de l’accord de Lancaster ». Même problématique « pour les drones tactiques, peut-on en France se ‘raccorder’ au programme britannique du drone watchkeeper ? « .

 

Sur la question de l’avion de transport militaire Airbus A400M « il y a des difficultés car les avions ne vont pas entrer en service au même moment », explique M. Maulny. « Il y a donc des dossiers qui se développent sur le long terme mais on n’en verra pas les résultats au sommet du 2 décembre. », souligne l’expert.

 

Quid de l’Allemagne ?

 

« La France a une volonté d’ouverture au coup par coup à d’autres partenaires européens, cette logique d’ouverture n’existe pas côté britannique » , ajoute M. Maulny.

 

Le ministre de la défense français, Gérard Longuet, s’est rendu mercredi 23 novembre à Berlin pour tenter de relancer la coopération entre les deux pays, au point mort depuis plus de dix ans et la création du groupe aéronautique et de défense européen EADS. S’il y a des avancées en matière de coopération économique entre Paris et Berlin, dans les domaines industriels, notamment dans la défense, la relation est restée très limitée. Depuis plus de dix ans, la coopération en matière de défense et d’armement est en panne, contrairement aux années fastes des décennies 1980 et 1990, où le moteur franco-allemand faisait encore tourner l’Europe de la défense.

 

La question de la place de l’Allemagne dans l’alliance franco-britannique, dont on rappelle à Paris qu’elle n’est pas exclusive, sera d’ailleurs l’un des thèmes du sommet… franco-britannique du 2 décembre. Entre la France et l’Allemagne, le climat se réchauffe d’autant que l’arrivée du ministre de la Défense, Thomas de Maizière, et de son secrétaire d’État, Stéphane Beemelmans, considérés comme francophiles, est jugée très positive en France. Mais les partenariats en cours sur des programmes mineurs sont en panne. À l’image de la torpille lourde confiée à l’allemand Atlas et au français DCNS, qui  » patauge » selon un industriel du secteur de la défense cité récemment par La Tribune, ou du radar passif d’écoute de surveillance aérienne entre EADS et Thales.

 

« On pâtit encore aujourd’hui de programmes rivaux. On se retrouve en concurrence sur les mêmes marchés dans le domaine des avions de combat et des frégates », explique à La Tribune Stéphane Beemelmans, le secrétaire d’Etat à la défense allemand. Il souhaite relancer la coopération dans le domaine de la défense entre la France et l’Allemagne. A commencer par les drones, qui ont divisé Paris et Berlin. Il plaide aujourd’hui pour un projet unique, alors qu’à côté du projet Telemos, il y a le concurrent, le Talarion d’EADS.

 

Mais, souligne Yves Boyer, la réduction du budget de la défense allemande – Berlin veut faire au moins 8 milliards d’euros d’économies sur les commandes déjà passées d’équipement militaire, (Avion de transport A400M, avion de combat Eurofighter et hélicoptères de combat et de transport construits par Eurocopter, filiale franco-allemande d’EADS), comme d’ailleurs de celui de la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure de la France, n’est pas propice à une plus grande implication de Berlin et aussi de Londres. La crise de la zone euro d’une part et l’isolement de Londres sur clé sujet ne peuvent pas entraîner d’avancées à court terme. Mais« cela n’empêche pas de constituer à discuter » sur les questions de coopération en matière de défense, explique Yves Boyer.

 

A court terme, Berlin devra aussi affronter ses partenaires qui voudront se redistribuer la charge industrielle des commandes restantes au détriment des entreprises allemandes. « On a l’impression que les Allemands, qui ont refusé de participer à la guerre contre Kadhafi, sont en train de conclure que la puissance militaire ne sert pas à grand chose et que c’est la puissance économique qui compte », déclarait Jean-Pierre Maulny à l’AFP en octobre. Or dans ce domaine là, la France et le Royaume-Uni sont dans une posture bien plus délicate que l’Allemagne et n’ont pas forcément les mêmes intérêts et la même vision de la zone euro, d’autant plus que Londres n’appartient pas à l’Union monétaire. Mais cela les pousse aussi paradoxalement à se serrer les coudes en matière de défense. L’entente cordiale, qui n’est pas aussi chaleureuse qu’il y a quelques mois, reste donc indispensable aux deux Etats qui sont plus forts à deux que seuls, même si c’est au détriment d’une Europe de la défense qui, il y a encore trois ans, était un point central de la politique étrangère française.

 

 

Sources :

 

(1) http://www.elysee.fr/president/les-dossiers/defense/cooperation-franco-britannique/xxxie-sommet-franco-britannique/xxxie-sommet-franco-britannique-londres-2.9953.html

 

(2) : http://www.defenseindustrydaily.com/Apres-Harfang-Frances-Next-High-End-UAV-06451/?utm_campaign=newsletter&utm_source=did&utm_medium=textlink&utm_term=Apres%20Harfang:%20France

 

(3) Jean Guisnel, « Les leçons de la guerre en Libye, Le Point, 8 septembre 2011.

http://www.lepoint.fr/monde/les-lecons-de-la-guerre-de-libye-08-09-2011-1374424_24.php

 

(4) Dimitry Queloz, « La défense européenne est à bout de souffle », Le Temps, le 23 août 2011

http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/1eb2b3a4-ccff-11e0-8e72-44f06d9bc9b9/La_d%C3%A9fense_europ%C3%A9enne_%C3%A0_bout_de_souffle

 

(5) http://www.defenseindustrydaily.com/european-air-transport-command-agreement-signed-03326/#european-air-transport-fleet