Le ministère de la Défense japonais doit attribuer avant la fin du mois de décembre un programme d’achat de plus de quarante chasseurs, estimé à six milliards de dollars. Boeing, Lockheed Martin et Eurofighter ont remis leurs offres début octobre 2011. Quelles sont les implications de cet achat ? Quelles en sont les raisons et dans quel contexte s’opère-t-il ?

Sur le plan industriel, l’implication est importante et à Tokyo. « Les lobbies accélèrent leur travail pour tenter de peser sur les choix du gouvernement qui doit enclencher avant la fin du mois de décembre le programme de renouvellement de sa flotte d’avions de chasse. », souligne Les Echos(1). À noter que celui-ci avait repoussé cette décision stratégique pendant plus de trois ans.
« Pour remplacer sa flotte de F-4 Phantom basée sur des technologies des années 1970 ainsi que ses F-15 Eagles, le Japon envisage d’acheter entre 40 et 60 appareils. Il hésite, officiellement, entre le F-18 Super Hornet de Boeing, le F-35 Lightning II JSF de Lockheed Martin et le Typhoon européen Eurofighter. En déclarant que le choix du gouvernement serait « ouvert » et se fonderait sur des considérations purement techniques et non politiques, le ministre de la Défense, Yasuo Ichikawa, a flatté les espoirs du consortium européen, et notamment des cadres du britannique BAE Systems, qui ont dépensé, ces derniers mois, beaucoup d’énergie dans le pays pour promouvoir leurs appareils ». Le Japon avait initialement espéré acquérir des F-22 Raptor furtifs de Lockheed avant de se voir opposer un refus humiliant de Washington, et s’inquiète des retards de développement du F-35.
Tokyo peut-elle préférer un avion européen au détriment des avions américains ?
« Pour tenter de l’emporter, Eurofighter a laissé entendre qu’une victoire du Typhoon enclencherait de multiples transferts de technologies vers les industriels japonais. Boeing, dont le F18 est présenté comme le moins coûteux de la compétition, mais également comme le moins moderne par ses rivaux, a également promis de confier à des groupes japonais la fabrication d’au moins 75 % des composants de l’appareil. », explique Les Echos. Le Japon a en effet une forte tradition de fabrication d’avions de combat sous licence, notamment entreprises par la filiale Mitsubishi.
Cependant, il y a peu de chances que Tokyo choisisse la solution européenne.
« Tokyo, qui a déjà froissé Washington sous le Premier ministre Hatoyama, fait tout depuis des mois pour se réconcilier pleinement avec les Américains, et ne va pas risquer un nouvel accrochage sur un dossier de défense aussi sensible », explique un industriel européen aux Echos.

Les accords de défense avec les Etats-Unis demeurent le pivot de la défense japonaise, et de cela, les politiques et industriels japonais en sont bien conscients.

Enjeu stratégique

Au-delà de l’enjeu industriel pour l’industrie aéronautique militaire des États-Unis et de l’Union européenne, il existe bien un enjeu stratégique qui pose la question de l’équilibre régional des forces aériennes en Asie de l’Est.
En effet, la République populaire de Chine continue d’accroître son budget militaire à un rythme très rapide. Le budget de la défense chinois a ainsi a augmenté de 12,7 % cette année, pour atteindre un montant de 601,1 milliards de yuans (65,6 milliards d’euros). Mais de nombreux experts et gouvernements l’estiment néanmoins beaucoup plus élevé. Quoi qu’il en soit, cette progression marque un retour à une croissance à deux chiffres, après une évolution limitée à 7,5 % l’an dernier.

Dans ce cadre, la Chine mène plusieurs programmes emblématiques, notamment celui de son chasseur-bombardier furtif J-20, considéré par certains comme la réponse chinoise au chasseur furtif F-22A Raptor de l’US Air Force. « Les nouveaux programmes d’armement chinois semblent dirigés contre les États-Unis », avait estimé en janvier le plus haut gradé américain, l’amiral Mike Mullen.
Selon un rapport du Pentagone publié fin août, Pékin aurait renforcé ses moyens d’attaques dans le détroit de Taïwan et « modernisé son arsenal nucléaire » en se dotant de nouvelles armes. Par ailleurs, le document indique que « l’évolution des intérêts économiques et géostratégiques a fondamentalement modifié le jugement de la Chine sur sa puissance maritime. »(voir notre article sur l’expansion de la puissance maritime chinoise(2)).

Ce rapport avait immédiatement été jugé comme « sans fondement » par le ministère de la Défense chinois, qui considère notamment que celui-ci « exagère les supposées » menaces de Pékin contre Taïwan, dont la souveraineté est revendiquée par la Chine communiste.

Qu’en est-il en matière aérienne ? Y a-t-il une vraie menace pour l’équilibre régional, en particulier pour le Japon ?

Le Japon connaît depuis plusieurs années un vieillissement certain de sa flotte d’avions de combat. Les Forces d’autodéfense aériennes japonaises (JASDF, en anglais) possèdent 202 Mitsubishi-Boeing F-15J, 93 Mitsubishi F-2 et 67 Mitsubishi-McDonnell Douglas F-4EJ Kai Phantoms, selon le Livre blanc 2011 de la Défense japonaise.

« Alors que les F-4 ont été en service depuis le début des années 1970, les F-15Js forment une partie de la flotte aérienne depuis le début des années 1980, les rendant à la fois difficile et coûteux à entretenir par les JASDF(3) », indique le Japan Times. « Comme pour illustrer les contraintes du Japon sur la défense aérienne, un Eagle F-15J basé à la base aérienne de Naha à Okinawa s’est écrasé dans la mer de Chine orientale le 5 juillet lors de l’entraînement au combat. Plus récemment, un chasseur F-15 a perdu un réservoir de carburant vide auxiliaire et une partie d’un missile pendant un vol d’entraînement dans la zone de la préfecture d’Ishikawa. La Russie et la Chine paraissent avoir exploité les faiblesses de la défense aérienne du Japon. Le nombre de décollages d’urgence ou en alerte, (« scrambles »), que les JASDF ont dû lancer a considérablement augmenté au cours des dernières années afin d’intercepter les intrus chinois ou russes dans l’espace aérien japonais. Les décollages d’alerte se sont montés à 386 fois dans l’année fiscale 2010, ce qui représente le nombre le plus élevé depuis 1991 […] La Russie développe conjointement un chasseur de cinquième génération T-50 (PAK FA) avec l’Inde, tandis que la Chine développe son propre nouveau cinquième génération multi-usages de chasse, le J-20. Pour le Japon, la menace de l’air est en augmentation », conclut l’article.

Le Japon a réagi il y a un peu moins d’un an à ces développements militaires, et plus particulièrement encore à ceux menés par la Chine.

« Le gouvernement japonais a enclenché une profonde révolution de sa stratégie de défense. Le pays, qui avait focalisé depuis la guerre froide son organisation militaire autour d’une éventuelle menace russe, a annoncé qu’il allait désormais concentrer ses efforts sur ses territoires situés au sud et à l’ouest de l’archipel, où la puissance militaire de la Chine se fait de plus en plus pressante. Dans son Plan de défense nationale, qui définit les axes de sa stratégie militaire sur les dix prochaines années, Tokyo prévoit de réduire les effectifs de ses troupes basées au nord de l’île d’Hokkaïdo pour créer des unités plus mobiles pouvant être dépêchées rapidement dans les îles du Sud mais également sur les îlots de la mer de Chine orientale, revendiqués à la fois par le Japon et la Chine. Pour faire face à la modernisation de l’armée chinoise et à ses nouvelles ambitions maritimes, le gouvernement nippon compte aussi doper sa flotte de sous-marins, acquérir de nouveaux avions de combat et multiplier les bases militaires sur les terres situées au large d’Okinawa(4) ». Il a ainsi déjà remplacé une partie des chasseurs F-4 Phantom par des F-15, notamment sur la base de Naha.

Tokyo devrait aussi chercher de nouvelles alliances avec les États-Unis, qui voient revenir vers eux, depuis quelques mois, plusieurs nations asiatiques qui, à l’instar de l’Inde ou du Vietnam, semblent toutes se méfier des nouvelles ambitions chinoises. A cet égard, « La stratégie du Japon semble consister à devenir un partenaire militaire plus complet des États-Unis […] Les lignes directrices de décembre 2010 appellent aussi à intégrer les forces américaines et japonaises en partageant les centres de commandement et de renseignement(6) ».
La réaction n’est seulement Japonaise, et plusieurs puissances asiatiques se sont lancées dans la modernisation de leurs forces militaires aériennes pour suivre l’évolution de l’armée chinoise, qui a procédé en janvier 2011 à une première démonstration du J-20 alors que le secrétaire à la Défense américain Robert Gates se trouvait à Pékin.

Ce chasseur furtif va-t-il changer la donne stratégique en Asie de l’Est en s’ajoutant à une armée de l’air chinoise en plein développement et en voie de modernisation ? Les avis sont partagés. Certains experts estiment que la Chine est en train de modifier l’équilibre régional en matière aérienne avec un avantage à la fois quantitatif et qualitatif. L’apparition du J-20 furtif est perçue par nombre d’experts comme une menace ou en tout cas une remise en cause de l’équilibre stratégique aérien régional. De nombreux experts pointent d’ailleurs la ressemblance du J-20 avec le F-22 Raptor américain : « Surfaces planes et absence d’armes apparentes l’aideront à passer les radars américains ou taïwanais sans être détectés », indique Nate Hughes, directeur de l’analyse militaire à Stratfor, une société de recherche sur la sécurité(7).

En cas de guerre avec la Chine, des spécialistes soulignent le fait que les Américains ne pourraient compenser la supériorité quantitative des Chinois avec des chasseurs furtifs comme le F-22 ou le F-35, puisque les Chinois disposeraient eux aussi de ces mêmes appareils.

Sur le plan quantitatif, l’avantage est donc clairement à la Chine(8). Il y avait, en 2010, 315 000 hommes dans les forces aériennes chinoises contre 34 760 au Japon et 160 000 en Russie. Il y avait 2 446 avions militaires chinois contre 599 avions japonais et 1909 russes. Si l’on ne prend en compte que les avions de combats chinois, l’on peut s’apercevoir que ceux-ci atteignent le nombre de 1184, contre 250 japonais et 804 russes. La Corée du Sud en compte pour sa part 467, contre 388 pour la Corée du Nord et 244 pour Taïwan.

L’avantage quantitatif chinois paraît donc écrasant.

Par ailleurs, la Chine veut accroître la portée de ses avions de combat. Ce rayon d’action supérieur vient du fait que « Les avions de combat de la guerre froide sont retirés du service et sont remplacés par des J-10 et surtout des J-11 qui ont des capacités supérieures […] La force aérienne chinoise travaille pour avoir des capacités de conduire une campagne aérienne dans un rayon de 1000 kilomètres à la périphérie de la Chine en 2010 – objectif qui n’est pas pleinement réalisé – et l’étendre à 3000 kilomètres d’ici 2030 ».(9) Ainsi, dans le détroit de Taïwan, s’il y a potentiellement 1680 avions de combat chinois contre 388 taïwanais, dont seuls 330 ont un rayon d’action qui leur permet d’atteindre l’île. Cependant, si le rayon d’action atteint les 3000 kilomètres, c’est l’ensemble des bases militaires japonaises qui seront susceptibles d’être attaquées.

Néanmoins, la supériorité quantitative est moins écrasante s’il l’on additionne toutes les forces alliées, même si bien évidemment elles ne couvrent pas le même espace aérien. Le raisonnement pourrait d’ailleurs tout autant s’appliquer aux forces navales(10). Sur le plan quantitatif, il faut en effet aussi prendre en compte la puissante flotte américaine du Pacifique, qui comprend à elle seule cinq groupes de porte-avions, environ 180 navires, 1500 avions et 100 000 militaires.

D’autre part, les avions chinois sont encore très largement de type ancien. Si l’on prend en compte le nombre d’avions modernes de tous types par rapport à ceux considérés comme de type ancien l’on obtient alors, selon The military balance, un tableau très différent. La Chine a 1514 avions anciens à ailes fixes et seulement 231 considérés comme modernes. Le Japon détient pour sa part 210 avions modernes contre 120 anciens. La Corée du Sud 203 contre 272, et Taïwan 203 contre 142 anciens. Quant à la Corée du Nord, le bilan est encore plus déséquilibré, avec 69 modernes contre 551 anciens.

Certes, entre 2000 et 2010, « Le nombre de chasseurs de deuxième génération de l’armée de l’air chinoise a été réduit de deux tiers, et le nombre de ceux de quatrième génération a plus que quadruplé(11) ». En réalité, « Les forces chinoises ne se sont encore que partiellement modernisées. Deux tiers des 1600 avions opérés par celles-ci, par exemple, sont toujours basés sur les Mig-19 et Mig-21, et moins d’un quart de ses avions de combat sont de quatrième génération […] Et finalement, bien que la qualité de l’entraînement de l’armée de l’air chinoise se soit nettement améliorée ces dix dernières années, celle-ci demeure néanmoins bien en deçà des standards américains. ».

Par ailleurs, s’agissant des chasseurs furtifs, remarquons d’abord que l’avion n’est encore qu’à l’état de prototype. Et s’il est développé complètement, l’avantage quantitatif dans ce domaine devrait toutefois rester aux Américains. « Les États-Unis conserveront une flotte beaucoup plus importante d’avions de chasse très modernes que la Chine dans les années à venir, malgré les premiers tests de Pékin sur chasseur furtif », a déclaré aux parlementaires américains jeudi 18 février 2011 le secrétaire d’État à la Défense américain, Robert Gates(12).
La Chine a un « long chemin » à parcourir avant de déployer son J-20 de chasse furtif. R. Gates prédit le maintien d’une « énorme disparité » par rapport à la flotte aérienne américaine. Il a minimisé son importance, affirmant que les États-Unis conserveront beaucoup plus d’avions de combat de cinquième génération que la Chine pendant de nombreuses années : « Il y a encore une grande disparité en termes d’avions de combat chinois », a déclaré M. Gates. « Compte tenu des défis que nous avons eu et que nous avons représenté dans ce domaine (des avions furtifs) depuis plus de 20 ans, ils ont un long chemin devant eux avant que leur appareil ne devienne un avion de guerre opérationnel(13) ». M. Gates a estimé que la Chine pourrait avoir 50 avions J-20 déployés en 2020, et quelques centaines d’ici 2025. « Malgré le recul de l’acquisition de chasseurs F-35 pendant cinq ans dans le cadre des économies budgétaires du Pentagone, a déclaré M. Gates en février, le pays jouira de 325 F-35 aux capacités furtives d’ici la fin de 2016, qui s’ajouteront aux F-22. Au total, il y aurait environ 850 avions américains de cinquième génération en 2020. Ce nombre pourrait atteindre 1 500 en 2025. »
Une partie de ces chasseurs furtifs protègerait bien évidemment le Japon, s’ajoutant à la quarantaine de chasseurs japonais dont l’achat est planifié.

D’autre part, une évolution de la doctrine américaine est également en cours. « Le Pentagone est engagé dans un combat politique en coulisses pour faire approuver un nouveau programme militaire pour accroître les forces américaines en Asie. Ce programme, appelé Air Sea Battle Concept, a été développé en réponse à plus de 100 ’War Games’ depuis les années 1990 qui ont montré que les forces américaines ne sont pas en mesure de gagner une future guerre contre la Chine(14) ». Ce programme viserait notamment à acquérir de nouvelles armes pour contrer les armes « anti-accès » ou de « déni » que développe la Chine. Parmi ces armes, de nouveaux chasseurs furtifs et de nouvelles bases aériennes appuieront les forces japonaises.

Enfin, les États-Unis encouragent leurs alliés à acquérir des avions plus modernes. Ceux-ci ont de ce fait fait part fin septembre de leur programme de vente d’armes à Taïwan, dont le montant avoisine les 5,85 milliards de dollars, et qui lui permettra de moderniser sa flotte de 145 chasseurs F-16, afin que l’île ait une capacité d’autoprotection plus effective. Cette décision a été condamnée par la Chine, qui en comprend bien l’enjeu.

Plus généralement, les États-Unis poussent le marché des avions de combat en Asie-Pacifique(15). Le Japon n’est donc pas isolé. La Corée du Sud a, elle aussi, été concernée. Une compétition internationale pour remplacer ses F-4 Phantom a finalement retenu les F-15 K aux dépens notamment du Rafale de Dassault, qui a dénoncé un choix trop « partial ».

Un choix qui risque d’être également très politique dans le cas du Japon, mais nécessaire pour parer à la menace chinoise montante.

Lire cet article sur le site de l’IRIS

(1) Yann Rousseau, « Européens et Américains s’affrontent pour le marché des avions de chasse japonais », Les Echos, 3 octobre 2011
(2) Edouard Pflimlin, « L’irrésistible ascension de la marine de guerre chinoise », Analyse pour l’IRIS, 26 mai 2011
(3) Kosuke Takahashi ,« Fighters duel for Japan air defense contract » , Japan Times, 12 octobre 2011
(4) Yann Rousseau, « Le Japon réorganise sa défense face à la menace chinoise », Les Echos, 16 décembre 2010
(5) National Defense Program Guidelines for FY 2011 and Beyond, Approved by the Security Council and the Cabinet on December 17, 2010
(6) Martin Fackler, « With its eye on China, Japan builds up military », The New York Times, 1er mars 2011
(7) Joel Schectman, « An end to America’s Air Invicibility ?, The Daily Beast, 18 janvier 2011
(8) Anthony H. Cordesman, The military balance in Asia : 1990-2010. A Quantitative Analysis, 14 septembre, 2010, CSIS. http://csis.org/files/publication/1…
(9) Bradley Perrett, « China expands its military reach », Aviation Week, 10 octobre 2011
(10) Edouard Pflimlin, « L’irrésistible ascension de la marine de guerre chinoise », Analyse pour l’IRIS, 26 mai 2011
(11) Roger Cliff, « Le développement des capacités aériennes chinoises », La Chine. Le géant militaire du XXIe siècle ? DSI, Hors série n°15, Décembre 2010-Janvier 2011
(12) « US : China Stealth fighters will lag US for years », Associated Press, 18 février 2011
(13) Ibid
(14) Bill Gertz, « Inside the ring », The Washington Times, 12 octobre 2011
(15) Robert Gardner, « US pushes fighter market in Asia-Pacific, Defence Review USA, 8 juin 2011