Alors que seuls quelques Etats européens sont engagés dans le conflit libyen, l’ouvrage de Nicole Gnesotto, « L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? », publié récemment, tombe à pic. C’est un livre très instructif qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne se limite à la défense européenne. L’auteur est en effet une spécialiste reconnue des questions portant sur la défense et la sécurité européennes, professeur au CNAM et vice-présidente de Notre Europe. Elle fut aussi le premier directeur de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne. Elle a donc une vision très globale et l’ouvrage compte de nombreuses réflexions sur l’évolution du système international depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et plusieurs développements sur le monde depuis la chute du communisme en 1989-1991.
L’Europe stratégique, ce n’est pas que la défense européenne, même si celle-ci occupe un place centrale dans l’ouvrage et si la première partie est consacrée en particulier à son bilan.
La défense européenne précise l’auteur n’est pas la défense de l’Europe face aux agressions externes. Celle-ci reste la fonction principale de l’OTAN qui est acceptée par l’ensemble des Etats de l’Union européenne, à des degrés divers, France comprise. Il s’agit en fait de l’intervention lors d’opérations militaires, civilo-militaires ou civiles hors de l’UE et principalement dans trois zones : Europe, notamment les Balkans, Afrique et Grand Moyen-Orient.
Le bilan de cette défense européenne, dont l’élément fondateur est le texte du traité de Maastricht de décembre 1991, est très positif selon l’auteur avec 23 opérations, dont 14 à caractère civil depuis 2003 jusqu’en 2010 et 67 000 personnels déployés en 7 ans. Et Nicole Gnesotto revient sur les types d’intervention de cette défense européenne : gestion des crises, mais aussi opérations de police, aide à la constitution de l’Etat de droit, urgence humanitaire, mission d’observation et de surveillance comme par exemple en Géorgie depuis 2008, etc…
On le voit donc la défense européenne dépasse largement l’aspect militaire, même si l’opération a plus importante est militaire Althéa, en Bosnie-Herzégovine, avec jusqu’à 7 000 hommes déployés. La défense européenne couvre aussi les différents aspects civils après la guerre, après le conflit ou pour le prévenir.
C’est d’ailleurs la valeur ajoutée de cette Europe stratégique, sur laquelle l’auteur revient souvent, que d’être globale, insistant à de nombreuses reprises sur cet apport propre de l’Europe à la sécurité internationale.
Cependant il y a des handicaps structurels qui pèsent sur cette Europe stratégique : lacunes bien connues sur le plan des moyens opérationnels, sur le plan de l’absence de mutualisation des efforts de défense, sur l’absence de Quartier général européen propre à l’UE, hors de l’OTAN, sur la concentration de budgets de défense sur quelques Etats, en particulier France et Royaume-Uni, en déclin préoccupant, sur les capacités de déploiement lointain très insuffisantes, etc…
Bref, il y a un risque de décrochage sur le plan militaire, notamment avec les Etats-Unis et la perspective proche que l’UE n’aura plus la capacité d’agir de concert avec les Américains.
L’Europe stratégique stagne et est dans l’impasse. Or la mondialisation est de plus en plus présente et avec elle la nécessité croissante d’actions communes des Etats européens. L’auteur insiste encore sur l’impossibilité pour les Etats-nations pris individuellement, y compris les plus grands d’Europe mais cela reste aussi valable pour les Etats-Unis d’agir seuls face aux multiples crises. Si l’Europe ne s’unit pas suffisamment, reste divisée, il y a un risque de marginalisation dans le monde. Car il y a un déclin économique relatif face à l’ascension de l’Asie et des pays émergents, un déclin militaire alors qu’on observe partout dans le monde un réarmement des Etats, notamment en Asie, un déclin démographique, etc…La difficulté pour l’Union européenne est qu’elle n’arrive pas à se représenter comme une puissance de niveau mondial. La grande ambition de la France depuis le général de Gaulle a échoué, celle d’une Europe stratégique militairement indépendante des Etats-Unis.
Dans les années 1980 et 1990 c’est au contraire l’idée de puissance civile, de puissance par la norme, par les règles, par le droit, qui s’impose. Mais cette vision quelque peu angélique ne correspond pas avec l’évolution du système international depuis une quinzaine d’années avec le développement des conflits d’intensité variable, le retour de la géopolitique classique. La puissance pour compter dans le monde doit être à la fois civile et militaire, et ne pas faire l’impasse sur un des deux aspects. On pourrait alors penser que l’Europe est vouée à être un acteur de second rang face à la mondialisation alors que les Etats-nations reviennent en force et que l’Union européenne traverse une grave crise d’identité.

Non, la mondialisation offre des opportunités à l’Europe : celle-ci est bien préparée estime Nicole Gnesotto parce que justement sa puissance n’est pas que militaire mais qu’elle sait au contraire gérer les crises dans la globalité, de la phase militaire à la phase de reconstruction civile. Elle en vient même à dire que, d’une certaine manière, l’UE est mieux préparée à la mondialisation que les Etats-Unis qui ont échoué dans leur approche seulement militaire des crises sous George W. Bush, de l’Irak à l’Afghanistan.

L’Europe est donc bien outillée face à cette mondialisation, mais elle doit mieux se définir, définir ses objectifs stratégiques, c’est une nécessité qui en réalité s’impose d’elle-même, que l’Europe le veuille ou pas. L’Europe, qui n’aime pas se poser les questions essentielles souligne Nicole Gnesotto, devra de facto se déterminer car elle sera de plus en plus sollicitée face aux crises parce que les Etats-Unis ne peuvent et ne pourront tout faire, parce que l’OTAN montre ses limites en tant qu’organisation militaire. L’UE n’a donc plus le choix, elle doit trancher : veut-elle jouer un rôle et devenir un acteur mondial reconnu, et elle a des atouts, ou va-t-elle se limiter et se recroqueviller sur elle-même, sur l’Etat-nation dont la mondialisation montre les limites ? Et de citer les menaces plurielles dans un monde de plus en plus complexe : terrorisme, catastrophes naturelles et épidémies, réchauffement climatique, crise économique mondiale et européenne… Dès lors, elle doit notamment redéfinir sa politique étrangère, remettre en ordre ses priorités car l’outil militaire, la défense européenne ne peut être une fin en soi. Elle doit être politiquement encadrée et s’insérer dans une vision d’ensemble. C’est un instrument au service de la politique extérieure de l’UE, c’est celle-ci qui doit être clarifiée, ce qui est loin d’être évident.

Trois conditions sont nécessaires : redéfinir la relation avec les Etats-Unis pour créer un véritable partenariat. En effet, les Etats-Unis ne font plus de l’UE un enjeu stratégique majeur et l’OTAN est de plus en plus délaissée par les Américains. Deuxième condition : il faut s’interroger sur le sens de développer une défense commune et une politique de sécurité commune. S’agit-il de consolider l’Occident en déclin ? ou s’agit-il de partager le pouvoir avec les nouvelles puissances de la planètes ? Enfin troisième condition : il faut développer la solidarité européenne et éviter les divisions.

L’ouvrage de Nicole Gnesotto est très stimulant et il éclairera ceux qui s’intéressent à la défense européenne et veulent en connaître les fondements historiques et conceptuels et les développements récents.

Mais l’ouvrage, on l’a dit et on a tenté de le résumer, est d’une ampleur de vue plus large et montre comment l’Europe peut « tirer son épingle du jeu (complexe) » de la mondialisation. Rien n’est encore joué.

Le livre ignore curieusement l’accélération récente depuis novembre dernier de la coopération franco-britannique en matière de défense, alors que l’experte a montré dans son livre l’importance de ce « couple » depuis l’accord de Saint-Malo depuis 1998.

On peut légitimement se demander si cette coopération bilatérale, ainsi d’ailleurs que la crise récente en Libye notamment, ne marquent pas la fin de la défense européenne (1), l’Allemagne étant absente, l’Union européenne aussi jusqu’à présent.

Cependant l’ouvrage est réaliste, dénué de naïveté et très pragmatique, et on peut aussi voir dans la crise libyenne une confirmation des fines observations de Nicole Gnesotto : l’Union européenne est divisée, l’OTAN aussi, et les Etats-Unis agissent de loin, ne veulent pas s’impliquer beaucoup ou à distance avec l’utilisation de drones. C’est bien l’un des grands constats de son essai.

En fait, elle pose les bonnes questions, celles qui dérangent, le constat est parfois lourd mais elle le répète l’Europe a des atouts par son approche globale des conflits ou des problèmes mondiaux, contrairement à ce que pensent les eurosceptiques qui veulent rétrécir l’UE à une simple union des Etats agissant seuls face à des crises qui les dépassent et face auxquelles seuls ils sont impuissants comme le montre d’ailleurs la crise de la zone euro…

Il faut donc que l’UE se mette à l’ouvrage, il est temps et Nicole Gnesotto accorde son crédit à Herman Van Rompuy et Catherine Ashton : il leur reste quelques années pour unir les Etats européens. Ainsi l’UE aura un vrai avenir stratégique.

« L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? », Nicole Gnesotto, Editions Armand Colin.

(1) Lire à ce sujet : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2011/03/lallemagne-coule-leurope-de-la-d%C3%A9fense-en-libye.html

 

 

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