Le séisme historique du vendredi 11 mars 2011, suivi d’un tsunami et d’accidents nucléaires graves, notamment dans la centrale nucléaire de Fukushima, dans le Nord-Est du Japon, a mis en lumière le rôle des forces d’autodéfense japonaises (FAD), l’armée du Soleil levant, dans les contextes de catastrophes naturelles et industrielles de grande ampleur.

Près de 100 000 soldats ont été mobilisés, « soit 40 % des effectifs des forces d’autodéfense … Les 150 000 soldats des forces terrestres sont particulièrement sollicités(1) ». Aux côtés des forces de police, des services du ministère de la Santé et des pompiers, ces soldats ont évacué plus de 550 000 personnes parce qu’elles ont perdu leur logement à cause du tsunami ou parce qu’elles habitaient dans un rayon de 20 km de la centrale de Fukushima. Elles ont été souvent installées dans environ 2700 centres d’accueil temporaires.

Appelées à des tâches très diverses, les FAD se sont concentrées sur l’évacuation des personnes mais aussi la recherche des disparus, la fourniture d’eau ou de nourriture. A ces tâches « traditionnelles » s’est ajoutée la lutte pour empêcher que les accidents dans la centrale nucléaire de Fukushima ne débouchent sur un nouveau « Tchernobyl », référence à la plus grande catastrophe nucléaire civile du XXe siècle d’avril 1986 lorsque l’explosion d’un réacteur dans le nord de l’Ukraine avait entraîné une forte émission de particules radioactives dans l’atmosphère et provoqué sur plusieurs années des milliers de morts. Dans le cas japonais, notamment en utilisant des hélicoptères de transport lourd Chinook, les FAD ont tenté d’arroser certains réacteurs de la centrale pour éviter une catastrophe à quelque 220 km de la capitale, Tokyo. Cette action se substituait d’ailleurs à l’opérateur de la centrale, la société japonaise TEPCO(2). « D’autres soldats [ont été] engagés au sol autour de la centrale » avec des camions spéciaux de l’armée pour « arroser le réacteur 3 après une tentative avortée du canon à eau de la police, là encore pour cause de trop forte radioactivit(3) ». Les soldats japonais se donnent « corps et âme » dans cette lutte contre la catastrophe.

Leur montée en puissance dans cette crise a été très rapide, tirant d’ailleurs en partie les enseignements du précédent séisme d’ampleur à Kobe, en 1995 (voir plus bas).

C’est ce qu’indique la conférence de presse du ministre de la défense japonais, Toshimi Kitazawa, peu après le séisme :« Suivant le tremblement de terre, à 6 heures du soir (heure du Japon), j’ai ordonné l’envoi d’une équipe d’aide à grande échelle face au tremblement de terre et à 7 heures 30 j’ai ordonné l’envoi d’une autre équipe pour faire face au désastre du réacteur nucléaire. Depuis le tremblement de terre, le ministère de la Défense a tenu trois réunions de la force de contremesures. Actuellement, approximativement 8 000 membres des FAD, 300 avions et 40 avions ont été envoyés ou sont sur le point de partir (…) Le Premier ministre a ordonné que nous commencions nos activités sur l’échelle la plus large possible. En coopération avec les organisations publiques régionales, nous continuerons à agir avec la force entière des FAD(4) … ».

Des forces importantes ont donc été dépêchées quelques heures après le tremblement de terre et le tsunami. Le 13 mars, le Premier ministre, Naoto Kan, ordonnait la mobilisation de 100 000 soldats des FAD. « Au 17 mars, à peu près 76 000 soldats avaient été déployés des bases des FAD à travers le Japon et engagés dans des activités telles que la recherche, le sauvetage et le transport et la distribution de matériels d’aide. En plus, 10 000 réservistes ont été rappelés pour la première fois. C’est une expérience extraordinaire pour les FAD … . La mobilisation de 100 000 personnels – 180 000 si l’on compte du soutien logistique – est la plus large mobilisation des FAD depuis la Seconde guerre mondiale(5) ». Une mobilisation à la hauteur de la plus grande crise que traverse le Japon depuis le conflit mondial selon Naoto Kan.

Ce déploiement de forces a été permis notamment grâce à l’article 83 de la loi sur les FAD de 1954 qui définit leur rôle en matière de désastre, et requiert de celles-ci de répondre aux appels à l’aide des gouverneurs des préfectures pour aider à combattre les incendies, les désastres liés aux tremblements de terre, les recherches des disparus, les sauvetages et le renforcement des digues en cas d’inondation. C’est au gouvernement, qui en cas d’urgence est la seule autorité responsable pour s’occuper de la population, qu’il incombe en cas de catastrophe de coordonner et organiser les opérations de sauvetage avec le soutien de l’armée, les unités de la protection civile et parfois des acteurs internationaux. Ainsi, comme le soulignent les professeurs Eric Seizelet et Régine Serra : « En cas d’accident nucléaire, et après proclamation de l’état d’urgence nucléaire, le Premier ministre prend la tête d’un PC de commandement spécialisé. Il peut également demander au ministre de la Défense d’envoyer les forces d’autodéfense, qui seront autorisées à prendre les mêmes mesures que celles prévues par la loi-cadre de lutte contre les calamités(6) ».

Mais ce déploiement rapide et d’ampleur ne s’explique pas seulement par l’existence d’un cadre législatif déterminé. Deux facteurs au moins ont joué. Le précédent de Kobe a poussé à agir plus vite. L’expérience nationale et internationale des FAD en la matière a facilité les opérations, même s’il est encore un peu tôt pour tirer un bilan définitif. La situation sur le terrain, en effet, reste extrêmement difficile.

Alors que le nombre de morts a dépassé celui provoqué par le séisme de Kobe en janvier 1995 (plus de 6 400 morts), la comparaison de sa gestion par les autorités s’impose.
Comme le souligne le Japan Times(7), « dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre de Kobe, la confusion régnait, et pour de nombreuses personnes à Kobe, il semblait que personne à Tokyo n’était aux commandes ». « Cette fois-ci la réponse a été beaucoup plus rapide, grâce aux changements postérieurs à 1995 dans la façon dont le gouvernement répond aux désastres naturels. Les personnels des FAD sont arrivés rapidement. L’aide des gouvernements locaux, sous la forme de nourriture, eau, médicaments et secouristes, a été coordonnée rapidement. Différents gouvernements préfectoraux étaient sur le chemin dès le lundi matin suivant le drame vers les zones touchées avec de la nourriture, de l’eau, des médicaments et du personnel d’urgence  ».

Rappelons que le Premier ministre Naoto Kan était en pleine crise politique, avec des scandales le touchant plus ou moins directement. Or l’opposition s’est ralliée à lui pour le soutenir dans cette épreuve immense pour le pays et face à la tâche énorme à laquelle devait faire face le gouvernement japonais.

L’autre facteur de réaction rapide et efficace est l’expérience acquise lors des précédentes catastrophes nationales plus ou moins graves et étendues – rappelons que le pays enregistre près de 20 % des séismes dans le monde chaque année – et celles au plan international. La plus importante opération eut lieu en Indonésie, de décembre 2004 à mars 2005 : « La loi pour l’aide internationale aux désastres, permit aux FAD de mener leur plus grande opération, ’non-militaire’, à l’étranger, en réponse au tsunami dans l’Océan Indien en décembre 2004, déployant 1500 hommes, dépêchant des vaisseaux des FAD de retour d’Océan Indien pour livrer l’aide internationale, et envoyant en janvier 2005 une flottille à Aceh, sur l’île de Sumatra. La flottille, transportait 5 hélicoptères des forces terrestres et 20 camions. Là encore, les FAD ont gagné de l’expérience en termes d’opérations combinées et de coopération avec les Etats-Unis et d’autres Etats dans un environnement multinational. Conséquence de son implication dans l’aide internationale après cette tragédie et de l’interventionnisme japonais, la mise en place d’une force d’intervention rapide de 4100 hommes environ fut décidée en mars 2007. Elle est susceptible de faire face immédiatement à des situations d’urgence de caractère national ou international(8). »
Plus récemment, d’autres opérations internationales ont été lancées(9) : en Haïti début 2010 après le violent séisme qui a fait plus de 200 000 morts et à partir d’août 2010 après les gigantesques inondations au Pakistan. Mais c’est aussi dans l’autre sens, de l’étranger, que le Japon a reçu de l’aide.

Un des signes aussi que le gouvernement avait tiré les enseignements de Kobe, mais aussi peut-être des limites de l’action du Japon fut l’acceptation rapide de l’aide étrangère, y compris celle très limitée de la Chine communiste, rival avec laquelle elle connaît d’importants différends territoriaux. L’aide militaire américaine était très limitée en 1995, pour des raisons à la fois logistiques et politiques. Cette fois-ci la mobilisation américaine est considérable et c’est l’opération conjointe nippo-américaine la plus importante jamais effectuée pour les FAD. Le département de la défense américain a lancé l’opération Tomodachi (Amis) peu après que le désastre a frappé le Japon et mobilisé des forces conséquentes, notamment autour du porte-avions USS Ronald Reagan et sa flottille d’accompagnement, la IIIe force expéditionnaire des Marines et des forces aériennes.
Ce qui nécessite une étroite coopération sur le terrain des forces des deux pays.
On voit cependant quelques problèmes apparaître notamment concernant les données disponibles sur la crise nucléaire, les Etats-Unis n’hésitant pas à déployer des moyens d’observation propres comme leur drone d’observation Global Hawk. Cependant, les Américains n’ont pas hésité à envoyer des experts sur place et des moyens matériels qui font défaut aux Japonais.

Il reste que l’alliance avec les Etats-Unis devrait sortir renforcée de cette crise majeure au regard de l’engagement américain face à la catastrophe et de la complémentarité entre les deux pays. D’autant que, si le Japon en sort durablement affaibli économiquement et politiquement, il ne pourra consacrer un effort significatif à sa défense face à la forte croissance du potentiel militaire chinois, qui ne se dément pas. Sa sécurité reposera encore très largement sur les Etats-Unis.

Par ailleurs, côté japonais, le rôle des FAD reste central dans cette crise majeure ; ce qui montre d’ailleurs le degré de légitimité acquise par l’armée japonaise dans la gestion des catastrophes naturelles. Depuis de nombreuses années maintenant les sondages d’opinion montrent que cette fonction d’aide et de secours en cas de catastrophes naturelles est citée largement en tête – près de 70 % – par les sondés. Assez largement devant la fonction d’assurer la sécurité nationale.

Quels enseignements peut-on en tirer à ce stade en Europe, et plus particulièrement ?

Le Sénat français a publié le 9 mars dernier un rapport de M. Josselin de Rohan sur la proposition de loi de M. Michel Boutant et Mme Joëlle Garriaud-Maylam tendant à faciliter l’utilisation des réserves militaires et civiles en cas de crise majeure. Ce rapport montre l’importance que peuvent jouer les réserves dans le contexte de diminution des forces d’actives des armées, en cas d’agression ou d’une catastrophe majeure comme celle que connaît le Japon. Or, on l’a mentionné le Japon fait justement appel à ses réservistes. On voit donc le bien-fondé de la proposition de loi dans ce contexte.

Par ailleurs, la catastrophe au Japon montre aussi l’importance de poursuivre dans la lignée du Livre blanc sur la défense nationale par Jean-Claude Mallet l’amélioration de notre dispositif de gestion de crise. Il semble que les propositions du Livre Blanc restent très pertinentes au regard de ce qui se passe au Japon : « Renforcer la résilience de la nation en protégeant les infrastructures vitales ; améliorer le dispositif de communication, d’information et d’alerte de la population ; ou encore renforcer la coopération avec les Etats européens » apparaissent comme des éléments essentiels. S’agissant des forces armées, leur interopérabilité avec les partenaires européens ou plus largement internationaux doit être renforcée pour renforcer l’efficacité des opérations.
La France devra impérativement tirer le bilan de la crise japonaise lorsqu’elle sera terminée.

 

Lire cet article sur le site de l’IRIS
(1) « Les forces d’autodéfense en première ligne », Arnaud de la Grange, Le Figaro, vendredi 18 mars 2011
(2) « Frustated with TEPCO, Kan turns to SDF in nuclear crisis », Mainichi Japan, jeudi 17 mars 2011
(3) « Les forces d’autodéfense en première ligne », Arnaud de la Grange, Le Figaro, vendredi 18 mars 2011
(4) Extra press conference by the defense minister, 11 :30-11 :33 PM, march 11, 2011, Ministry of Defense of Japan.
(5) « The role of the Japan Self-Defense Forces in the Great Eastern Japan Earthquake », Yuki Tatsumi, Stimson Center, 17 mars 2011
(6) Eric Seizelet & Régine Serra, Le Pacifisme à l’épreuve. Le Japon et son armée. Collection Japon. Les Belles Lettres, 2009.
(7) « Lessons learned in Kobe aid relief effort », Eric Johnston, The Japan Times, 15 mars 2011
(8) Edouard Pflimlin, Le retour du Soleil levant. La nouvelle ascension militaire du Japon. Ellipses. Juin 2010
(9) Lire dans Defense of Japan 2010, p339 et suivantes, sur le site Web du Ministère de la Défense japonais