La France et le Royaume-Uni ont signé mardi 2 novembre à Londres un important traité de coopération en matière de défense portant sur de nombreux domaines (lire le texte pour avoir le détail : http://www.elysee.fr/president/les-actualites/declarations/2010/declaration-sur-la-cooperation-de-defense-et-de.9948.html)

Comme l’indique le texte : « Nous (France et Royaume-Uni) sommes déterminés à jouer un rôle leader en matière de sécurité et de défense. La sécurité et la prospérité sont indissociables. C’est pourquoi nous investissons, à nous deux, la moitié des budgets de défense des pays européens et les deux tiers des dépenses de recherche et de technologie. Nous sommes au nombre des contributeurs les plus actifs aux opérations en Afghanistan et dans d’autres zones de crises. De même, nous sommes parmi les rares pays à avoir la capacité et la volonté d’assumer les missions militaires les plus exigeantes. Aujourd’hui, nous avons atteint un niveau de confiance mutuelle sans précédent dans notre histoire.

Nous devons faire face ensemble à de nouveaux défis tels que la prolifération des armes de destruction massive et des missiles balistiques, le terrorisme, les cyberattaques et ceux qui pèsent sur la sécurité maritime et spatiale. Nous devons être prêts à prévenir, dissuader, contrecarrer et combattre ces menaces. Plus que jamais, nous avons besoin de capacités de défense robustes, qui puissent être déployées rapidement et puissent agir ensemble et avec un grand nombre d’alliés.

En outre, nos intérêts vitaux peuvent aussi être menacés à tout moment. Nous n’envisageons aucune situation où les intérêts vitaux de l’une de nos deux Nations pourraient être menacés sans que ceux de l’autre le soient aussi. »

Cet accord porte sur 13 points (lire le détail sur le Blog Bruxelles 2 (1) :

• Arsenaux nucléaires. Pour renforcer la coopération dans la gestion des arsenaux nucléaires, Français et Britanniques prévoient une installation commune à Valduc (France) où sera « modélisée la performance des têtes nucléaire et des équipements associés, afin d’en assurer la viabilité, la sécurité et la sûreté à long terme ». Un Centre de développement technologique commun à Aldermaston (Royaume-Uni) soutiendra ce projet.

• une Force expéditionnaire commune interarmées « adaptée à toute une série de scénarios, y compris des opérations de haute intensité. Cette Force associera les trois armées. Elle comprendra une composante terrestre composée de formations au niveau brigade, une composante maritime et une composante aérienne avec leurs états-majors associés, ainsi que la logistique et les fonctions de soutien ». Il ne s’agira « pas d’une force permanente, mais elle sera disponible avec un préavis pour des opérations bilatérales, de l’OTAN, de l’Union européenne, des Nations Unies ou d’autres opérations ». Cette force va commencer « des exercices aériens et terrestres conjoints en 2011 et un concept sera développé ‘d’ici le prochain Sommet franco-britannique' », afin d’être « pleinement opérationnel dans les années qui suivront. »

• Porte-avions. Le Royaume-Uni a décidé d’installer des catapultes et des dispositifs d’arrêt sur son futur porte-avions opérationnel. « Ceci permettra aux avions britanniques et français d’opérer à partir des porte-avions des deux pays ». A partir d’une coopération sur un groupe maritime autour du porte-avions Charles de Gaulle, le Royaume-Uni et la France se  » doteront, d’ici le début des années 2020, de la capacité à déployer une force aéronavale d’attaque intégrée franco-britannique composée d’éléments des deux pays. »

• A400M. Les futures flottes d’avions de transport A400M bénéficieront d’un « soutien intégré ». Objectif : « réduire les coûts, améliorer la disponibilité des avions et ouvrir la voie à une coopération renforcée en matière de maintenance, de logistique et de formation ». Un « groupe bilatéral d’utilisateurs commun » va être créé pour coopérer en matière de systèmes de formation A400M, de techniques et de procédures opérationnelles, ainsi que pour les formations sur simulateur et en vol.

• Sous-marins. Les deux pays ont en vue de « développer ensemble des équipements et technologies pour la prochaine génération de sous-marins nucléaires ». Une étude commune et des accords seront conclus en 2011.

• Antimines. Les plans d’équipements et de systèmes antimines vont être « harmonisés ». Une équipe de projet commune pour définir les spécifications d’un prototype de système antimines sera mise en place en 2011.

• Communications par satellite. Une étude de concept commune sera lancée en 2011 pour les prochains satellites qui entreront en service entre 2018 et 2022.

• Ravitaillement en vol. Les capacités excédentaires britanniques du FSTA (Future Strategic Tanker Aircraft) pourraient être utilisées par la France. Reste à en fixer « des conditions financièrement acceptables pour les deux pays. »

• Drones. Une « phase d’évaluation concurrentielle » sera lancée en 2011, « financée conjointement », dans la perspective de développer de nouveaux équipements entre 2015 et 2020. Objectif : partager les coûts de développement, de soutien et de formation pour la prochaine génération de drones de surveillance moyenne altitude et longue endurance. Pour le plus long terme, les « besoins et les options » pour la prochaine génération de drones de combat sera évaluée ensemble à partir de 2030. Et une feuille de route technologique et industrielle commune sera élaborée au cours des deux années, pouvant aboutir à la décision de lancer en 2012 un programme commun technologique et opérationnel de démonstrateur de 2013 à 2018.

• Missiles. Les deux pays se sont accordés sur un « plan stratégique décennal » et pour « travailler à la mise en place d’un maitre d’œuvre industriel européen unique », avec comme objectif, la réalisation  » d’économies pouvant aller jusqu’à 30 % ». Une série de projets pourrait être lancée en 2011 : développement du missile antisurface naval léger FASGW(H)/ANL, évaluation des améliorations des missiles de croisière Scalp/Storm Shadow et feuille de route commune pour les technologies de défense aérienne à courte portée. La coopération dans ce domaine servira de « test » pour les autres domaines.

• Recherche et technologie. Les deux pays s’engagent à consacrer  » chacun un budget annuel de 50 millions d’euros à des projets communs de recherche et développement » et « d’accroître si possible ce montant ». Dix domaines « prioritaires » ont été dressés : les communications par satellite, les drones, les systèmes navals et les missiles, les capteurs, les technologies de guerre électronique et d’autres équipements, ainsi que la simulation et un programme de PhD co-financé…

• Cyber-attaques. Un cadre régissant la coopération a été défini pour « renforcer la résilience des (deux) systèmes nationaux et communs. »

• Lutte contre le terrorisme. Plusieurs domaines de coopération sont listes : détection précoce des activités terroristes et du recrutement des terroristes ; partage des informations sur les modifications de l’évaluation du niveau de la menace terroriste ; prévention des menaces terroristes dans les domaines nucléaire, radiologique, biologique, chimique et explosif, notamment avec le programme Cyclamen de contrôle du trafic transitant par le Tunnel sous la Manche ; protection des populations et des infrastructures critiques ; sûreté de l’aviation commerciale ; soutien au développement de capacités des partenaires non européens dans leur lutte contre le terrorisme.

Cet accord est ambitieux. Il renforce la coopération bilatérale de façon impressionnante, en tout cas sur le papier. Il reste à voir l’application de cet accord.

Les deux pays indiquent que : Cette coopération profitera à l’ensemble de nos alliés et contribuera à la sécurité de l’Alliance atlantique, de l’Union européenne et de nos amis partout dans le monde. »

CET ACCORD PROFITERA-T-IL À LA DÉFENSE EUROPÉENNE ?

Le texte affirme la primauté de l’Alliance atlantique : L’OTAN demeure le garant essentiel de la sécurité de l’Europe (…) Dans ce contexte, nous chercherons à mettre en œuvre une étroite coopération dans tous les domaines entre l’OTAN et l’UE ainsi qu’un partenariat dans la durée entre l’OTAN et la Russie, sur la base de coopérations concrètes et de la réciprocité.

Tant qu’il existera des armes nucléaires, l’OTAN demeurera une alliance nucléaire. Les forces nucléaires stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France, qui ont un rôle de dissuasion propre, contribuent à la dissuasion globale et, par conséquent, à la sécurité des Alliés. Nos dissuasions nucléaires nationales minimales sont nécessaires pour parer à toute menace pesant sur nos intérêts vitaux. »

S’agissant de l’Union européenne, le texte indique que « Nous continuons de soutenir les objectifs et la mise en œuvre complète des décisions prises en décembre 2008 par le Conseil européen, sous la présidence française de l’UE. En particulier, nous encourageons tous les membres de l’Union européenne à développer leurs capacités militaires, civiles et civilo-militaires afin d’être plus efficaces en matière de sécurité et de gestion des crises.

Les opérations de l’Union européenne au large des côtes de la Somalie et en Géorgie, en Bosnie et au Kosovo contribuent à la sécurité globale des Alliés de l’OTAN. Nous encouragerons une coopération plus étroite et la complémentarité entre l’UE et l’OTAN.

Nous espérons de nouveaux progrès d’ici la fin de 2011 et dans cette perspective, nous travaillerons avec les présidences belge, hongroise et polonaise de l’UE. »

On voit donc qu’en matière d’Europe de la défense le texte est très modeste et très floue.

A la question « Faut-il voir de la part du Royaume-Uni une volonté de devenir plus européen en matière de défense ? », Alastair Cameron, chargé des questions européennes au Royal United Services Institute, un think tank londonien spécialisé dans les questions de défense, répondait le 30 octobre au quotidien Le Monde : « Non. En aucun cas. Les Britanniques, avec Liam Fox comme ministre de la défense, n’ont aucune envie de faire des avancées sur la défense européenne. Le bilatéral avec la France permet d’être européen en se passant de l’Union européenne »!

Un avis partagé par un autre expert. Selon le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, Camille Grand, interrogé par Euractiv (2) « cette coopération franco-britannique sert, d’une certaine manière, de caution européenne au Royaume-Uni. Le pays cherche à montrer qu’il ne coopère pas uniquement avec les Etats-Unis en matière de défense. « Ce rapprochement franco-britannique est très important pour le gouvernement Cameron, c’est un vrai message politique. » Mais le but, pour les deux pays, est également de mettre en place une coopération ad hoc, et pas d’avancer sur l’Europe de la défense. « Nous sommes dans une coopération européenne [entre deux pays], et pas sur de l’institutionnel ».

Un avis partagé par Nicolas Gros-Verheyde qui anime le blog Bruxelles 2, spécialisé sur la défense européenne notamment (3) : « si plusieurs projets (nucléaire, missiles…) peuvent se concevoir uniquement de manière bilatérale, d’autres s’inscrivent résolument dans une perspective européenne (formation A400M, communication par satellite…) et pourraient intéresser d’autres partenaires. En renforcant la coopération franco-britannique, on ôte de fait tout intérêt d’une coopération européenne sur certains de ces domaines. De même, on ne peut s’empêcher de penser que le groupe de travail franco-britannique de haut niveau, et les 100 millions d’euros mis sur la table pour la Recherche et Technologie, effectue un travail similaire à celui que pourrait remplir une Agence européenne de la Défense un peu renforcée. »

Quant à la force « expéditionnaire » franco-britannique (NB : la dernière fois que ce terme a été employé, c’était pour l’intervention, ratée, à Suez), elle semble vouloir être le pendant de la brigade franco-allemande et de l’Eurocorps. Espérons, simplement, qu’elle aura plus d’avenir que quelques exercices en commun et une planification sur le papier. Si cette « force » prend l’astreinte comme battlegroup de l’UE, par exemple dans un des espaces restés libres, elle aura son utilité. Dans le cas contraire, elle n’aura qu’une utilité très limitée pour l’UE, le Royaume-Uni restant toujours réticent à l’emploi de la force dans ce cadre. On trouvera peut-être à l’employer quelque part au Moyen-Orient dans une mission de l’ONU… éventuellement. »

C’est donc une lecture pessimiste de cette série d’accords.

On peut aussi en avoir une vision plus optimiste, comme le souligne Euractiv : « Cette coopération peut aussi être analysée comme un appel de la France et du Royaume-Uni. En se rapprochant, les deux pays encouragent leurs partenaires européens à coopérer également avec leurs voisins ou dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). La France pourrait ainsi développer une plus grande coopération avec l’Allemagne ou la Pologne. « Il est plus facile de commencer à deux qu’à vingt-sept quand on veut mettre en place une coopération militaire assez poussée », estime le chercheur. Ainsi, pour le spécialiste des questions de défense, Guillaume Lagane, certains traités signés, comme la production de drones ou de missiles, pourraient faire l’objet d’une coopération plus élargie. »

Rappelons que France et Royaume-Uni ont été le moteur de l’Europe de la défense depuis la déclaration de Saint-Malo de 1998. Sous leur impulsion, de nombreux progrès ont été accomplis en la matière. Ces deux pays représentent la moitié des dépenses de l’UE en matière militaire et deux tiers de la recherche de défense. Leurs industries de défense sont les plus puissantes de l’UE.

On peut espérer qu’ils entraîneront derrière eux, certes pas tous les pays européens, mais les plus déterminés ou ceux, qui comme eux, doivent faire face à d’importantes contraintes budgétaires, pesant notamment sur leur budget de défense. Le traité de Lisbonne offre des outils comme la coopération structurée permanente pour progresser à quelques uns.

On peut penser que si Paris et Londres progressent, c’est l’Europe de la défense qui progresse.

« L’Europe de la défense naîtra-t-elle de la crise ? » titrait dans un éditorial Le Monde daté du 31 octobre. Il faut pour cela soulignait le quotidien : « la confiance de tous, le partage d’une certaine souveraineté. Et une conviction unanime : que l’Europe peut vraiment s’affirmer comme une puissance mondiale, y compris en matière de sécurité. »

On espère que le conseil des ministres européens de la défense, qui aura lieu le 9 décembre, entraînera une réaction positive des Etats membres sur cette coopération franco-britannique renforcée. Et inspirera de nouvelles coopérations. L’Europe de la défense n’est pas encore morte…

Lire cet article sur le site de Fenêtre sur l’Europe

Lire :
(1) http://www.bruxelles2.eu/armees-europeennes/les-13-points-de-laccord-franco-britannique-sur-la-defense.html
(2) http://www.euractiv.fr/sarkozy-cameron-mettent-cote-europe-defense-article?utm_source=EurActiv.fr&utm_campaign=577f66bf9d-quotidienne&utm_medium=email
(3) http://www.bruxelles2.eu/armees-europeennes/quand-sarkozy-faillit-a-sa-promesse.html